Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 30 septembre 2025, M. A... F..., représenté par Me Grün, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d’annuler l’arrêté du 22 septembre 2025 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de l’admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
3°) d’enjoindre au préfet de la Moselle, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre infiniment subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 900 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’incompétence ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’un défaut de motivation, dès lors qu’elle ne contient aucun élément de fait et que la motivation est stéréotypée ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît son droit d’être entendu ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’un défaut d’examen de sa situation, dès lors que sa demande de régularisation au titre du travail était pendante à la date de la décision attaquée, ce dont il n’est pas fait état dans cette dernière décision ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors qu’il vit en France depuis l’année 2017, qu’il n’a plus d’attaches dans son pays d’origine, qu’il parle français et qu’il travaille en contrat à durée indéterminée depuis plusieurs années ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation des conséquences sur sa situation personnelle, pour les mêmes motifs ;
- la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire est entachée d’un défaut de motivation ;
- la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire est entachée d’une erreur d’appréciation, dès lors que le préfet aurait dû lui accorder un délai de départ volontaire supérieur à trente jours ;
- la décision portant fixation du pays de destination est entachée d’un défaut de motivation en fait ;
- la décision portant fixation du pays de destination méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors qu’il encourt un risque de persécutions personnelles ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d’un défaut de motivation ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d’une erreur de droit, dès lors que les conditions posées par les dispositions de l’article L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile sont limitatives et cumulatives et que le préfet est tenu de se prononcer expressément sur chacun de ces critères ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors que ses liens personnels et familiaux sur le territoire français sont intenses et stables ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation des conséquences sur sa situation personnelle, pour les mêmes motifs ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 octobre 2025, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu’aucun des moyens soulevés par le requérant n’est fondé.
Par une décision du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg du 9 mars 2026, la demande d’aide juridictionnelle présentée par M. F... a été déclarée caduque.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Foucher a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. F..., ressortissant albanais, né le 18 décembre 1980, est entré en France le 11 septembre 2017 selon ses déclarations. Par un arrêté du 22 septembre 2025, le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la présente requête, M. F... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.
Sur la demande d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :
Par une décision du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg du 9 mars 2026, la demande d’aide juridictionnelle présentée par M. F... a été déclarée caduque. Par suite, il n’y a plus lieu de statuer sur sa demande tendant au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, par un arrêté du 11 septembre 2025, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Moselle du même jour, le préfet de la Moselle a donné délégation à M. E... H..., directeur de l’immigration et de l’intégration, à l’effet de signer l’ensemble des actes relevant de cette direction à l’exception des arrêtés d’expulsion, en cas d’absence ou d’empêchement de ce dernier, à M. G... D..., directeur adjoint, chef de l’admission au séjour, et, en cas d’absence ou d’empêchement simultanés de MM. H... et D..., à Mme C... B..., cheffe du bureau de l’éloignement et de l’asile, pour les matières relevant de la direction de l’immigration et de l’intégration. Il ne ressort pas des pièces du dossier que MM. H... et D... n’auraient pas été absents ou empêchés simultanément. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence dont serait entachée la décision attaquée doit être écarté.
En deuxième lieu, la décision attaquée, qui n’est pas rédigée de manière stéréotypée, comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, dès lors, suffisamment motivée.
En troisième lieu, il ressort du procès-verbal d’audition du 22 septembre 2025 que le requérant a pu formuler ses observations sur la perspective de l’intervention d’une mesure d’éloignement, à destination du pays dont il a la nationalité ou d’un pays dans lequel il serait légalement admissible, assortie du prononcé éventuel d’une interdiction de retour sur le territoire français. Le requérant n’est dès lors pas fondé à soutenir que son droit d’être entendu aurait été méconnu.
En quatrième lieu, s’il ressort des pièces du dossier que le requérant a sollicité un rendez-vous auprès du préfet de la Moselle le 11 avril 2023 en vue d’introduire une demande de titre de séjour, l’intéressé ne saurait se prévaloir de cette seule circonstance pour soutenir qu’une demande de régularisation était en cours d’instruction à la date de la décision attaquée, alors qu’il ne ressort pas des pièces du dossier qu’il aurait obtenu un rendez-vous depuis lors ou un récépissé de demande de titre. Le requérant n’est ainsi pas fondé à soutenir que le préfet n’aurait pas correctement examiné sa situation.
En cinquième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
Il ressort des pièces du dossier que le requérant est arrivé en France en 2017, que sa demande d’asile a été définitivement rejetée le 14 septembre 2018, qu’il a, le 12 octobre 2018, fait l’objet d’une première mesure d’éloignement qu’il n’a pas exécutée, et que sa demande de réexamen au titre de l’asile a été définitivement rejetée le 25 avril 2019. Si le requérant produit des bulletins de salaires réguliers depuis le mois de décembre 2021 et un contrat de travail à durée indéterminée depuis le mois de février 2025, il ne ressort pas des pièces du dossier qu’il ait bénéficié d’une autorisation de travail pour ce faire alors qu’il se trouvait en situation irrégulière durant cette période. Eu égard à ces éléments, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale, au sens de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels la décision attaquée a été prise.
En sixième lieu, au regard de ce qui a été dit précédemment, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait entaché sa décision d’une erreur manifeste dans l’appréciation des conséquences de celle-ci sur la situation personnelle du requérant. Par suite, ce moyen doit être écarté.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire :
En premier lieu, la décision attaquée, qui n’est pas rédigée de manière stéréotypée, comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, dès lors, suffisamment motivée.
En second lieu, aux termes de l’article L. 612-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. / Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation ». Aux termes des dispositions du 3° de l’article L. 612-2 du même code : « Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / (…) 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ».
En se bornant à soutenir qu’il aurait dû bénéficier d’un délai supérieur à trente jours pour exécuter la mesure portant obligation de quitter le territoire français, le requérant n’établit pas que le préfet de la Moselle aurait entaché la décision attaquée d’une erreur d’appréciation.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant octroi d’un délai de départ volontaire de trente jours doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :
En premier lieu, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, dès lors, suffisamment motivée.
En second lieu, aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».
Il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, qui se borne à se prévaloir de manière générale de risques de persécutions, serait exposé au risque de subir des traitements inhumains ou dégradants ou des actes de torture en cas de retour en Albanie, alors au demeurant que tant sa demande initiale que sa demande de réexamen au titre de l’asile ont été définitivement rejetées. Il n’est, par suite, pas fondé à soutenir que le préfet de la Moselle aurait méconnu les stipulations citées au point précédent.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant fixation du pays de destination doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
En premier lieu, aux termes de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ». Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français (…) ».
Il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet a pris en compte la situation de l'intéressé pour prononcer la décision portant interdiction de retour sur le territoire français et a fait mention, dans cette décision, de sa durée de présence en France, de sa situation administrative, des liens avec le territoire français et son pays d’origine ainsi que de l’absence de circonstances humanitaires. Il a, par ailleurs, rappelé l’existence d’une précédente mesure d’éloignement non exécutée par l’intéressé et a indiqué que son comportement ne pouvait être caractérisé de menace à l’ordre public. Par suite, la décision attaquée est suffisamment motivée et n’est, en tout état de cause, pas entachée d’une erreur de droit, au regard de la mention explicite par le préfet de chacun des critères de l’article L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile
En deuxième lieu, au regard de la situation du requérant examinée au point 8, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait porté au droit de l’intéressé au respect de sa vie privée et familiale, au sens de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels la décision attaquée a été prise.
En troisième lieu, au regard de ce qui a été dit précédemment, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait entaché sa décision d’une erreur manifeste dans l’appréciation des conséquences de celle-ci sur la situation personnelle du requérant.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doivent être rejetées.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la requête doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :
Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d’annulation présentées par le requérant, n’implique aucune mesure d’exécution. Les conclusions à fin d’injonction sous astreinte ne peuvent, dès lors, qu’être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
En vertu des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l’autre partie des frais qu’elle a exposés à l’occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par le requérant doivent, dès lors, être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Il n’y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F... est rejeté.
Article 3 :
Le présent jugement sera notifié à M. A... F... et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 1er juillet 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Haudier, présidente,
Mme Foucher, première conseillère,
M. Muller, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 août 2026.
La rapporteure,
A.-V. Foucher
La présidente,
G. Haudier
La greffière,
B. Delage
La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,