Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2202831
jeudi 11 août 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2202831 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | JU-6 semaines |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 20 mai 2022, le 3 juin 2022, M. C demande au tribunal :
1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 2 mai 2022 de la préfète de la Gironde lui refusant la délivrance d'un titre de séjour au titre de l'asile, portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai et lui interdisant tout retour sur le territoire français pendant une durée d'une année ;
3°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard, de lui délivrer une carte de séjour temporaire avec autorisation de travail, où, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler le temps de procéder au réexamen de sa demande ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de séjour :
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation et d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'erreur de droit en ce que la préfète s'est crue en situation de compétence liée ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de refus de séjour sur lequel elle se fonde ;
- cette décision devra être suspendue jusqu'à son examen par la Cour nationale du droit d'asile, le requérant versant de nouveaux éléments au dossier et la légalité de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides étant contestable ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'éloignement sur laquelle elle se fonde ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'éloignement sur laquelle elle se fonde ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juillet 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens ne sont pas fondés.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étant ni présentes ni représentées, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A C, ressortissant géorgien né le 14 mars 1985 à Tbilissi, est entré en France selon ses dires le 5 août 2021. Il a présenté une demande d'asile, rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 22 février 2022, après examen en procédure accélérée, en application du 1° de l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la Géorgie étant considérée comme un pays d'origine sûr. Par un arrêté du 2 mai 2022 dont il demande l'annulation, la préfète de la Gironde a décidé de lui refuser la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, l'a interdit de retour pendant une durée d'un an et a fixé un pays à destination duquel il pourra être reconduit à l'expiration du délai de départ volontaire.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () L'aide juridictionnelle est attribuée de plein droit à titre provisoire dans le cadre des procédures présentant un caractère d'urgence dont la liste est fixée par décret en Conseil d'Etat. () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, (). L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".
3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la demande de M. C, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
4. En premier lieu, d'une part, l'arrêté attaqué vise les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. D'autre part, la décision fait état de la situation personnelle de l'intéressé sur le territoire, à savoir la présence de son épouse, également en situation irrégulière, et la circonstance que la présence de leurs enfants sur le territoire ne lui ouvre aucun droit au séjour. Ainsi, la préfète de la Gironde a pris en considération les éléments d'appréciation pertinents portés à sa connaissance et les pièces produites par l'intéressé à l'appui de sa demande, ainsi que l'ensemble de sa situation personnelle et familiale. Dès lors, les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen particulier ne sauraient être accueillis.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 () ". Aux termes de l'article L. 531-24 de ce code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée dans les cas suivants : 1° Le demandeur provient d'un pays considéré comme un pays d'origine sûr au sens de l'article L. 531-25 () ".
6. Il résulte des dispositions précitées que le droit au maintien sur le territoire français de M. C, ressortissant d'un pays sûr, a pris fin dès la notification de la décision de rejet de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, en l'occurrence le 19 avril 2022. Ainsi, le droit au maintien sur le territoire français du requérant a bien pris fin dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne résulte pas des termes de la décision attaquée que la préfète de Gironde se serait crue en situation de compétence liée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
8. Il ressort des pièces du dossier que le requérant est entré très récemment sur le territoire français, avec son épouse et leurs deux enfants nés en 2007 et 2009, à savoir moins d'un an à la date de la décision querellée. La circonstance que ceux-ci soient scolarisés, ainsi que la production d'une attestation de présence et de suivi de cours de français ainsi qu'une attestation indiquant qu'il exerce en tant que bénévole dans une association ne suffisent pas à établir une intégration durable et intense de la cellule familiale sur le territoire français. Il ne démontre pas, ni même n'allègue, que son épouse et lui-même seraient dans l'impossibilité de reconstituer la cellule familiale hors de France. Dans ces conditions, la décision de refus de séjour en litige ne porte pas au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas les stipulations précitées. La décision n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
9. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour n'est pas démontrée. Aussi, le moyen tiré de l'exception d'illégalité doit être écarté.
10. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté pour les mêmes motifs que précédemment.
En ce qui concerne la décision fixant un pays de destination :
11. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Selon les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. Le requérant fait état de risques de persécutions, perpétrées contre des journalistes par des ultranationalistes, suite à une manifestation qui s'est tenue le 5 juillet 2021 en soutien aux personnes LGBTI qui a dégénéré, à laquelle participait son épouse et qu'il était chargé de couvrir dans le cadre de son activité de journaliste stagiaire. Cependant, l'intéressé, dont la demande a été rejetée par l'instance nationale chargée de l'asile, ne justifie pas qu'il encourrait un risque réel, actuel et personnel d'être exposée à de tels traitements en cas de retour en Géorgie. Le moyen tiré de ce que cette décision aurait été édictée en méconnaissance des dispositions précitées ainsi que de celles de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit en conséquence être écarté.
En ce qui concerne la décision l'interdisant de retour sur le territoire français pendant un délai d'un an :
13. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
14. Il résulte de ce qui a été exposé précédemment que la durée de présence en France de du requérant et de sa famille est très courte, et son arrivée sur le territoire très récente. Ainsi qu'il a été exposé au point 8, il ne justifie pas de liens intenses, personnels ou familiaux, en France. Par suite, et alors même que le requérant n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, la préfète de la Gironde, qui reprend ces éléments à l'appui de sa décision, l'a suffisamment motivée et n'a pas commis d'erreur d'appréciation en édictant à son encontre une interdiction de retour d'un an.
15. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours, fixation d'un pays de destination, et interdiction de retour pour une durée d'un an doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement :
16. Aux termes de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de l'article L. 752-6 du même code : " Lorsque le juge n'a pas encore statué sur le recours en annulation formé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 614-1, l'étranger peut demander au juge déjà saisi de suspendre l'exécution de cette décision. ". Aux termes de l'article L. 752-11 du même code : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile. ".
17. Il résulte de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides que celui-ci considère que les propos de l'intéressé en rapport avec les craintes qu'il dit être les siennes sont insuffisamment probants. A l'appui de son présent recours, il produit des photos et témoignages qui ont été soumis à l'Office. S'il produit en outre une attestation du parquet de Géorgie datée du 19 juillet 2021 certifiant que le dommage causé à son véhicule le 14 juillet 2021 est prémédité, ainsi qu'un certificat de travail et une attestation de travail datée du 16 mai 2022 indiquant qu'il a travaillé pour MEDIA HOLDING en tant que stagiaire opérateur du 1er juin 2021 au 30 juillet 2021, et qu'il aurait subi des dommages pendant son service le 5 juillet 2021 et a de ce fait démissionné, ces documents ne sauraient constituer à des éléments sérieux de nature à remettre en cause la légalité de la décision de l'Office, lequel a retenu notamment que l'intéressé n'avait pas su avancer d'éléments solides permettant de comprendre pourquoi il aurait continué à faire l'objet de menaces suite à la manifestation du 5 juillet 2021. Ainsi, les conclusions tendant à la suspension de la mesure d'éloignement prise à son endroit doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
18. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation et de suspension présentées par le requérant n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par le requérant au titre des frais qu'il a exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : M. C est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. C est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la préfète de la Gironde.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 août 2022.
La magistrate désignée,
M. B La greffière,
S. CASTAIN
La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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