Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2203286
mardi 30 août 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2203286 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | JU-6 semaines |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 16 juin et 3 août 2022, Mme F D B représentée par Me Chadourne, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 17 mai 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
3°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
En ce qui concerne les moyens communs :
- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente dès lors qu'elle ne dispose pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;
- l'arrêté méconnait les dispositions des articles L. 211-2 et L.211-5 du code des relations entre le public et l'administration dès lors que la décision est entachée d'un défaut de motivation ; cette motivation insuffisante révèle un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
- la préfète a méconnu son doit d'être entendu en méconnaissance de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et des principes généraux du droit communautaire ;
- la préfète a entaché sa décision d'une erreur de droit dès lors qu'elle s'est estimée en compétence liée ;
- compte tenu de sa situation personnelle elle est fondée à demander sa régularisation sur le fondement de la circulaire Valls ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle entretient une relation amoureuse avec un ressortissant guinéen, que ses enfants sont scolarisés en France et qu'elle a rompu tous les liens avec son pays d'origine ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de séjour sur laquelle elle se fonde ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale en ce que la décision de refus de séjour et la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui la fondent, sont elles-mêmes entachées d'illégalité ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle encourt des risques en cas de retour dans son pays d'origine ;
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 26 juillet et 5 août 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme D B ne sont pas fondés.
Mme D B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 18 juillet 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. E pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. E,
- et les observations de Me Chadourne représentant Mme D B.
La préfète de la Gironde n'étant ni présente ni représentée, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme F D B, de nationalité nigérienne, née le 2 août 1985, déclare être entrée en France le 9 août 2019. Le 12 septembre 2019, elle a sollicité le bénéfice de l'asile. Par une décision du 29 octobre 2021, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 28 avril 2022. Par un arrêté du 17 mai 2022, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la requête susvisée, Mme D B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Par une décision du 18 juillet 2022, Mme D B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par le bureau d'aide juridictionnelle. Par suite, ses conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet et il n'y a pas lieu d'y statuer.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs :
3. En premier lieu, il ressort de la consultation du site internet de la préfecture, librement accessible, que la préfète de la Gironde a, par un arrêté du 15 avril 2022, publiée le jour même au recueil des actes administratifs spécial de la Gironde n° 33-2022-070, donné délégation expresse à Mme C A, cheffe du bureau de l'asile et du guichet unique, à l'effet de signer tout refus de séjour, toutes obligations de quitter le territoire français, toutes décisions refusant ou octroyant un délai de départ volontaire, toutes décisions désignant le pays de destination, et toutes interdictions de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée ne peut qu'être écarté comme manquant en fait.
4. En deuxième lieu, l'arrêté en litige comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, en visant notamment, les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que, les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette décision comporte également les éléments relatifs à la situation personnelle de la requérante, s'agissant notamment des conditions et de la durée de son séjour en France, de ses liens sur le territoire ainsi que les dates de rejets de sa demande d'asile par l'OFPRA et la CNDA. La décision mentionne également que la demande d'asile de son fils né le 22 octobre 2014 a été définitivement rejetée le 29 octobre 2021 et que sa fille fait également l'objet d'un rejet définitif de sa demande d'asile par une décision du 28 avril 2022. Enfin, la préfète de la Gironde, qui n'était pas tenue de reprendre l'ensemble des éléments déclarés par la requérante à l'appui de sa demande d'asile, pouvait, sans entacher sa décision d'un défaut de motivation, se borner à indiquer que celle-ci n'établissait pas être exposée à des traitements inhumains et dégradants, contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en cas de retour au Nigéria, pays dont elle a la nationalité. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisante motivation de l'arrêté doit être écarté.
5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, au regard de ce qui a été dit au point précédent, que la préfète de la Gironde ait entaché sa décision d'un défaut d'examen de la situation personnelle de Mme D B.
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
6. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant.
7. Toutefois, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision le plaçant en rétention dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.
8. En l'espèce, l'intéressée ne précise pas en quoi elle disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle ou familiale qu'elle a été empêchée de porter à la connaissance de l'administration, avant que ne soit prise la décision en litige et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à son édiction. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne garantissant à toute personne le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une mesure individuelle l'affectant défavorablement, ne peut qu'être écarté.
9. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de la Gironde se serait cru liée par les décisions de rejet de la demande d'asile de l'intéressée par l'OFPRA puis la CNDA pour prendre la décision attaquée. Par suite, ce moyen doit être écarté.
10. En troisième lieu, Mme D B ne peut utilement se prévaloir des orientations générales contenues dans la circulaire du 28 novembre 2012 du ministre de l'intérieur, relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière, lesquelles ne revêtent pas un caractère réglementaire et ne constituent pas des lignes directrices susceptibles d'être invoquées par les intéressés. Le moyen doit ainsi être écarté comme étant inopérant.
11. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "
12. Mme D B se prévaut de la présence en France de ses deux enfants et de sa relation avec un ressortissant guinéen et produit la copie de son PACS datant du 29 juin 2022, postérieur à la décision attaquée, une facture d'électricité et une copie de la carte de séjour de son conjoint. Ces éléments, à eux seuls, ne permettent pas d'établir l'intensité et la stabilité de cette relation. Par ailleurs, si elle se prévaut de la scolarisation sur le territoire de ses deux enfants, cette circonstance, ne lui confère aucun droit particulier au séjour. Enfin, si l'intéressée produit trois attestations de participation à des formations, cette seule circonstance ne permet pas de justifier d'une insertion stable et durable dans la société française. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, la décision attaquée ne porte pas, au regard des buts poursuivis, une atteinte disproportionnée au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
13. Les moyens dirigés contre la décision portant refus de titre de séjour ayant été écartés, la requérante n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de cette décision au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français.
14. Il résulte de ce qui a été dit au point 10 que, la préfète de la Gironde n'a ni entaché sa décision d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation. Par suite, ces moyens doivent être écartés.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
15. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme D B n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision de refus de séjour au soutien de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi.
16. Il résulte de ce qui a été dit précédemment, qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de la Gironde se serait cru liée par les décisions de rejet de la demande d'asile de l'intéressée par l'OFPRA puis la CNDA pour prendre la décision attaquée. Par suite, ce moyen doit être écarté.
17. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une mesure d'éloignement est éloigné : /1º A destination du pays dont il a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu le statut de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; /2º Ou, en application d'un accord ou arrangement de réadmission communautaire ou bilatéral, à destination du pays qui lui a délivré un document de voyage en cours de validité ; /3º Ou, avec son accord, à destination d'un autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".
18. Si Mme D B soutient qu'elle encourt des risques en cas de retour ans son pays d'origine notamment qu'elle ferait l'objet d'un mariage forcé et que suite au refus d'exciser sa fille, sa vie est en danger, l'intéressée ne produit aucune pièce à l'appui de son récit. Par ailleurs, sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA puis par la CNDA. Dans ces conditions le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et des dispositions précitées doit être écarté.
19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 17 mai 2022 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte, et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de Mme D B tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D B est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F D B et à la préfète de la Gironde.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 août 2022.
Le magistrat désigné,
J-C. E La greffière,
S. CASTAIN
La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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