Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2204217

lundi 31 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2204217
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJU-6 semaines

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er août 2022, M. C, représenté par Me Autef, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 30 juillet 2022 par lequel le préfet de la Dordogne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et l'a interdit de retour pour une durée de 6 mois ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Dordogne de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la décision à intervenir, et lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- l'arrêté est entaché d'incompétence, faute pour le signataire de justifier d'une délégation de signature régulière ;

- son droit à être entendu a été méconnu ;

- sa situation n'a pas été sérieusement et réellement examinée ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant au risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Par un mémoire en défense, enregistrés le 24 octobre 2022, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme D pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D ;

- les observations de Me Autef, représentant M. C, qui reprend ses conclusions et développe ses moyens ;

- le préfet de la Dordogne n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant iranien, a été interpellé le 30 juillet 2022 par le service des douanes à l'aéroport de Bergerac. Il a été placé en retenue. Le juge des libertés et de la détention n'a pas prolongé sa retenue, par ordonnance du 2 août 2022. Il a fait l'objet d'un arrêté daté du 30 juillet 2022 par lequel le préfet de la Dordogne lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et l'a interdit de retour pour une durée de 6 mois. Il demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () L'aide juridictionnelle est attribuée de plein droit à titre provisoire dans le cadre des procédures présentant un caractère d'urgence dont la liste est fixée par décret en Conseil d'Etat. () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, (). L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la demande de M. C, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

4. Par arrêté n°24-2021-11-22-00009 du 22 novembre 2021, le préfet de la Dordogne a donné délégation à M. E B, sous-préfet de Bergerac, à l'effet de signer toute décision d'éloignement et décision accessoire s'y rapportant prises en application du livre VI du CESEDA, dans le cadre des permanences du corps préfectoral de fin de semaine ou de jours fériés. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le 30 juillet 2022, qui était un samedi, M. B n'était pas de permanence. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

5. En premier lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Il vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables à la situation de M. C ainsi que les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il est constant que, quand bien même l'intéressé n'avait pas l'intention de rester sur le territoire, ainsi qu'en atteste le lieu de son interpellation, à savoir un aéroport, il s'est maintenu sur le territoire français en situation irrégulière. Dans ces conditions, d'une part, le moyen tiré de ce que la décision en litige serait entachée d'un défaut de motivation doit être écarté.

6. En deuxième lieu, s'il soutient que le préfet de la Dordogne n'a pas tenu compte des craintes qu'il a exprimées quant au retour dans son pays d'origine, il ne ressort ni de la décision attaquée ni des pièces du dossier que l'examen de sa situation n'aurait pas été sérieux et complet.

7. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. " Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne s'adresse pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union et que le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est ainsi inopérant, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. D'autre part, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. "

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C a interpellé le 30 juillet 2022 à 10 heures 45 pour recel et détention de faux document administratif. Le procès-verbal produit indique que l'intéressé a été assisté par un interprète en langue iranienne par téléphone. Aucun élément du dossier ne permet de considérer que la circonstance que l'interprète n'ait pas été physiquement présent aux côtés de M. C aurait empêché ce dernier de faire valoir tout élément utile. En effet, il ressort du procès-verbal que de nombreuses questions quant à sa situation personnelle et son parcours lui ont été posées et que son audition s'est terminée à 12 heures 20. Ainsi, il a pu faire valoir ses observations avant que le préfet n'édicte l'obligation de quitter le territoire. Il s'ensuit que son droit à être entendu n'a pas été méconnu. Le moyen doit, en conséquence, être écarté.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :

/ () /3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : /()/ 7° L'étranger a contrefait, falsifié ou établi sous un autre nom que le sien un titre de séjour ou un document d'identité ou de voyage ou a fait usage d'un tel titre ou document ;/ () ".

10. Il ressort du procès-verbal d'audition que M. C a été interpellé en possession d'un passeport falsifié et qu'il a reconnu les faits. Ainsi, il entre bien dans les prévisions de l'article L. 612-3 7° précité permettant au préfet de lui refuser un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la fixation d'un pays de renvoi :

11. En premier lieu, il résulte ce qui précède que l'illégalité de la mesure d'éloignement n'a pas été démontrée. Ainsi le moyen tiré de l'exception d'illégalité doit être écarté.

12. En deuxième lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Selon les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

13. Si M. C soutient qu'il craint d'être exposé à de mauvais traitements en cas de retour en Iran du fait de sa conversion au christianisme, le requérant, qui n'a pas demandé l'asile, n'apporte aucun élément de nature à apprécier la réalité des menaces alléguées. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions et stipulations précitées doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

14. Il résulte ce qui précède que l'illégalité de la mesure d'éloignement n'a pas été démontrée. Ainsi le moyen tiré de l'exception d'illégalité doit être écarté.

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour./ Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français.. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

16. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au préfet, s'il entend assortir sa décision portant obligation de quitter le territoire dans un délai déterminé, d'une interdiction de retour sur le territoire, dont la durée ne peut dépasser deux ans, de prendre en considération les quatre critères énumérés par l'article précité que sont la durée de présence sur territoire de l'intéressé, la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et les circonstances, le cas échéant, qu'il ait fait l'objet d'une ou plusieurs précédentes mesures d'éloignement et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public.

17. Le requérant est entré récemment sur le territoire et n'y a pas d'attaches. Ainsi, en tenant de la circonstance que sa présence ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il s'agit d'une première mesure d'éloignement, le préfet n'a pas entaché sa décision d'erreur d'appréciation en fixant l'interdiction de retour à 6 mois.

18. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 30 juillet 2022 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

19. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée par le conseil du requérant au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2: Le surplus des conclusions de la requête M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Dordogne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2022.

La magistrate désignée,

M. DLa greffière,

S. CASTAIN

La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,