Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2204549

vendredi 28 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2204549
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJU-6 semaines

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 22 août et le 20 octobre 2022, M. F D, représenté par Me Samb Tosco, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) à titre principal, d'annuler l'arrêté du 25 juillet 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ou, à titre subsidiaire, d'abroger cet arrêté ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions contestées :

- elles sont entachées d'incompétence ;

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation dès lors que la préfète s'est uniquement fondée sur le rejet de sa demande d'asile pour refuser de lui délivrer un titre de séjour ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour sur lequel elle se fonde ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale le 13 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme G pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme G a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étant ni présentes ni représentées, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant albanais né le 18 juillet 1985, déclare être entré en France le 6 mars 2022. Le 16 mars 2022, il a sollicité le bénéfice de l'asile. Par une décision du 16 juin 2022, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande. Par arrêté du 25 juillet 2022, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans. Par la présente requête, M. D demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 13 septembre 2022, M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par le bureau d'aide juridictionnelle. Par suite, ses conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet et il n'y a pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions contestées :

3. Mme B E, adjointe au chef du bureau de l'asile et du guichet unique, qui a signé l'acte attaqué, bénéficiait, par arrêté de la préfète du 21 juin 2022, régulièrement publié le jour même au recueil des actes administratifs n° 33-2022-104 de la préfecture, d'une délégation de signature à l'effet de signer " toutes décisions () relevant de l'autorité préfectorale pris[es] en application des livres IV, V, VI et VII (partie législative et réglementaire) du CESEDA code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ", au nombre desquelles figurent les décisions en litige, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C A, cheffe du bureau de l'asile et du guichet unique. Il ne ressort pas des pièces du dossier, et n'est même pas même allégué, que cette dernière n'aurait pas été absente ou empêchée à la date de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté que M. D est entré en France le 6 mars 2022, a présenté une demande d'asile qui a été rejetée en procédure accélérée par l'OFPRA le 16 juin 2022, est en concubinage avec une compatriote et que leurs enfants mineurs sont présents sur le territoire français. La préfète de la Gironde fait également état de ce que les demandes d'asile présentées par les enfants et la conjointe du requérant ont été rejetées, et que cette dernière fait également l'objet d'une mesure d'éloignement. La préfète mentionne en outre le fait que le requérant est défavorablement connu des services de police. Dans ces conditions, les moyens tirés de ce que la préfète de la Gironde se serait estimée liée par le rejet de la demande d'asile de l'intéressé et n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation doivent être écartés.

5. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, au demeurant non assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé, doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à exciper de l'illégalité du refus de titre de séjour dont il a fait l'objet à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français.

7. En deuxième lieu, M. D ne peut utilement invoquer, au soutien de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français, qui n'a ni pour objet, ni pour effet de le contraindre à retourner vers un pays déterminé, les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D est entré très récemment en France et que sa durée de présence sur le territoire français ne s'est justifiée que par l'instruction de sa demande d'asile. La circonstance que sa conjointe et leurs quatre enfants, dont trois sont scolarisés, soient présents sur le territoire français n'est pas de nature à caractériser une atteinte disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale dès lors que, d'une part, il n'est pas établi que la femme du requérant soit en situation régulière sur le territoire français et, d'autre part, ce dernier ne justifie pas de la réalité des risques qu'il dit encourir tant pour lui-même que pour sa famille en cas de retour dans son pays d'origine, de sorte que rien ne semble faire obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue dans le pays d'origine, dans lequel le requérant a vécu jusqu'à l'âge de 37 ans. Enfin, l'intéressé ne justifie d'aucune intégration particulière sur le territoire français. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de renvoi.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. M. D, dont la demande d'asile a été rejetée en procédure accélérée par l'OFPRA, ne verse à la présente instance aucun élément susceptible de venir au soutien des allégations selon lesquelles il craindrait pour sa sécurité et celle de ses enfants en cas de retour en Albanie en raison d'un risque d'enlèvement et de représailles de la part d'un groupe criminel. Ainsi, alors que ce dernier n'établit ni la réalité ni l'actualité des risques qu'il allègue craindre tant pour sa famille que pour lui-même, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au préfet, s'il entend assortir sa décision portant obligation de quitter le territoire dans un délai déterminé, d'une interdiction de retour sur le territoire, dont la durée ne peut dépasser deux ans, de prendre en considération les quatre critères énumérés par l'article précité que sont la durée de présence sur territoire de l'intéressé, la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et les circonstances, le cas échéant, qu'il ait fait l'objet d'une ou plusieurs précédentes mesures d'éloignement et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public.

15. Il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit au point 9, que M. D est entré très récemment en France et n'a été autorisé à y séjourner que durant l'instruction de sa demande d'asile. De plus, ainsi qu'il a été dit précédemment, il n'est pas établi que la conjointe de l'intéressé soit en situation régulière sur le territoire français, et M. D ne justifie pas de la réalité et de l'actualité des risques qu'il dit encourir en cas de retour dans son pays d'origine, de sorte que rien ne semble faire obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue dans leur pays d'origine, dans lequel l'intéressé a vécu jusqu'à l'âge de 37 ans. Par ailleurs, si M. D soutient qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public dès lors que la préfète ne justifie pas qu'il aurait été poursuivi ou condamné pour la liste des faits délictuels dressée dans son arrêté, il ressort des termes de celui-ci que la préfète de la Gironde ne s'est, en tout état de cause, pas uniquement fondée sur cet élément pour prendre la décision contestée, le requérant ne justifiant notamment d'aucune intégration particulière sur le territoire français. Par suite, la préfète de la Gironde n'a pas commis d'erreur d'appréciation ni méconnu les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en édictant, à son encontre, une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions aux fins d'abrogation de l'arrêté litigieux :

16. Si le juge administratif, saisi de conclusions à fin d'annulation recevables contre un acte réglementaire, peut également être saisi, à titre subsidiaire, de conclusions tendant à ce qu'il prononce l'abrogation du même acte au motif d'une illégalité résultant d'un changement de circonstances de droit ou de fait postérieur à son édiction, il n'en va pas de même lorsqu'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'un acte individuel. Par suite, il n'appartient pas au juge de se prononcer sur de telles conclusions, M. D pouvant, s'il s'y croit fondé, solliciter auprès de la préfète de la Gironde l'abrogation de l'arrêté contesté en se prévalant d'un changement de circonstance de droit ou de fait.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 25 juillet 2022 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de M. D tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F D et à la préfète de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 octobre 2022.

La magistrate désignée,

C. G La greffière,

S. CASTAIN

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,