Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2205150

lundi 9 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2205150
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire, enregistrés les 26 septembre, 10 octobre et 10 novembre 2022, M. B E, représenté par Me Dufraisse, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 septembre 2022 par lequel la préfète de la Gironde lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que :

Sur le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire :

- les décisions sont entachées d'incompétence ;

- en considérant qu'il avait déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement, la préfète a commis une erreur de fait ;

- les décisions sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le refus de séjour se fonde sur un refus d'autorisation de travail illégal ;

Sur l'interdiction de retour :

- le refus de séjour et l'obligation de quitter le territoire devant être annulés, il peut être excipé de leur illégalité pour annuler l'interdiction de retour ;

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 novembre 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées par un courrier du 30 novembre 2022 que le tribunal était susceptible, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de procéder à une substitution de base légale entre l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur lequel la décision attaquée est fondée, et le pouvoir général de régularisation de la préfète.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Champenois, rapporteure

- et les observations de Me Dufraisse, représentant M. E.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien, a demandé à la préfète de la Gironde son admission au séjour. Par arrêté du 22 septembre 2022, la préfète a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office à l'expiration de ce délai et l'a interdit de retour pour une durée de deux ans. M. E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, il ressort de la consultation du site internet de la préfecture, librement accessible, que la préfète de la Gironde a, par un arrêté n° 33-2022-06-21-00003 du 21 juin 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la Gironde n°33-2022-070 du même jour, donné délégation de signature à M. A D, directeur des migrations et de l'intégration disposait, signataire de la décision attaquée, à l'effet de signer toutes décisions en matière de droit au séjour, d'éloignement et décisions accessoires prises en application des livres II, VI, V, VI, VII et VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au nom de la préfète de la Gironde. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

4. L'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit qu'une carte de séjour temporaire peut être délivrée à l'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir. Cet article, dès lors qu'il est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, ne s'applique pas aux ressortissants algériens, dont la situation est régie de manière exclusive par l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Cependant, bien que cet accord ne prévoit pas de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, un préfet peut délivrer un certificat de résidence à un ressortissant algérien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit et il dispose à cette fin d'un pouvoir discrétionnaire pour apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

5. En l'espèce, d'une part, si la préfète de la Gironde ne pouvait sans erreur de droit légalement rejeter la demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée par M. E en se fondant sur la circonstance que ce dernier ne remplissait pas les conditions mentionnées par les dispositions de l'article L. 435-1, il y a lieu de de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir, dont dispose la préfète, de régulariser ou non la situation d'un étranger dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir général de régularisation que lorsqu'elle examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Si le requérant réside en France depuis 2016, soit 6 ans à la date de l'arrêté, il ne justifie d'aucune insertion particulière sur le territoire, sur lequel il n'a pas d'attaches familiales. S'il soutient que c'est à tort que la préfète a refusé de lui accorder une autorisation de travail pour un emploi de cuisinier au sein d'un restaurant oriental, il n'a pas contesté la décision implicite de rejet née du silence de l'administration sur sa demande d'autorisation de travail le 7 août 2021. Il ne saurait exciper de l'illégalité de celle-ci à l'appui de la présente requête dirigée contre l'arrêté du 22 septembre 2022, qui rejette sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, lequel n'est pas fondé sur le refus d'autorisation de travail qui lui a été opposé. Si l'intéressé a déjà travaillé en Algérie en qualité de pâtissier, et que Pôle Emploi a clôturé le 14 décembre 2018 l'offre de poste pour un emploi de cuisinier déposée pour le restaurateur qui souhaite l'embaucher, faute de candidat, ces seules circonstances ne permettent pas de considérer qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, la préfète aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français.

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français./Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. "

8. Il ressort des pièces du dossier que pour faire interdiction au requérant de revenir sur le territoire pendant une durée de deux ans, la préfète s'est fondée sur la circonstance que l'intéressé n'avait pas d'attaches sur le territoire, qu'il n'en était pas dépourvu dans son pays d'origine et qu'il avait fait l'objet d'une mesure d'éloignement non exécutée. Or, la préfète ne saurait opposer à M. E l'inexécution d'une précédente obligation de quitter le territoire, car celle-ci ne justifie pas de sa notification. Ainsi, la décision est entachée d'erreur d'appréciation. Elle doit donc être annulée.

9. Il résulte de ce qui précède qu'il y a seulement lieu d'annuler la décision d'interdiction de retour sur le territoire.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. Le présent jugement, qui annule seulement l'interdiction de retour sur le territoire français, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions susvisées doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative :

11. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, une somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser au requérant.

D E C I D E :

Article 1er : La décision d'interdiction de retour contenue dans l'arrêté du 23 août 2022 de la préfète de la Gironde est annulée.

Article 2 : L'État versera à M. E la somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B E et à la préfète de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 19 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Delvolvé, président,

Mme Mariane Champenois, première conseillère,

Mme C de Gélas, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2023.

La rapporteure,

M. CHAMPENOIS

Le président,

Ph. DELVOLVÉLa greffière,

A. JAMEAU

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

Pour expédition conforme,

La greffière,