Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2205204

lundi 3 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2205204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement 72 heures

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 septembre 2022, M. E F, représenté par Me Bâ, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 septembre 2022 par lequel la préfète de la Gironde a fixé le pays de destination à la suite de l'interdiction de territoire français d'une durée de cinq ans prononcée par jugement du tribunal correctionnel de Bordeaux du 31 mars 2021 ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de réexaminer sa situation dans le délai de 48 heures à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle n'est pas suffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnait le principe général du droit à être entendu, prévu à l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- le droit à être entendu n'a pas été effectif dès lors que ses observations n'ont pas été prises en compte ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Par un mémoire enregistré le 3 octobre 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, notamment son article 41 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Bâ, représentant M. F, qui reprend ses moyens à l'audience.

La président du tribunal a désigné Mme B pour statuer en application des articles L. 614-5 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. En exécution d'un jugement du 31 mars 2021 du tribunal correctionnel de Bordeaux interdisant à M. E F, de nationalité marocaine, le territoire français pour une durée de cinq ans, la préfète de la Gironde a, par un arrêté du 2 septembre 2022, fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. M. F, placé en rétention administrative depuis le 1er septembre 2022, demande l'annulation de l'arrêté du 2 septembre 2022.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. F, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

4. En premier lieu, l'arrêté a été signé par Mme G I, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, de l'ordre public et du contentieux, qui disposait d'une délégation en vertu d'un arrêté préfectoral du 21 juin 2022 régulièrement publié au recueil des acte administratifs de la préfecture de la Gironde du 21 juin 2022, en l'absence ou en cas d'empêchement de M. A D et de Mme C H, aux fins de signer notamment " toutes décisions, documents ou correspondances pris en application des livres II, IV, V, VI, VI et VIII (parties législative et réglementaire) ", dont font partie la mesure en litige. Il n'est ni démontré ni même allégué que M. D et Mme H n'étaient pas absents ou empêchés à la date de signature de l'acte. Par suite, le moyen tiré du défaut de compétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L.211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

6. L'arrêté attaqué vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les articles L. 721-3 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles la préfète se fonde et mentionne le jugement du 31 mars 2021 précité et qu'il a pu présenter ses observations. Par suite, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé en cas de retour dans son pays d'origine, est ainsi suffisamment motivé pour l'application des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

7. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, ni de la motivation de l'arrêté attaqué, que la préfète de la Gironde n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. F.

8. En quatrième lieu, le requérant ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, dans la mesure où elles ne sont pas applicables aux relations régissant les rapports entre les étrangers et l'administration en matière de droit au séjour, ceux-ci étant entièrement régis par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit implique ainsi que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision de remise aux autorités compétentes d'un autre Etat membre de l'Union européenne, sur le fondement des dispositions de l'article 18 du règlement du 26 juin 2013, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

10. Il ressort des pièces du dossier que le 1er septembre 2022, M. F a été informé que la préfète de la Gironde avait l'intention de le renvoyer vers le pays dont il a la nationalité, à savoir le Maroc, ou dans tout pays où il sera légalement admissible et qu'il disposait d'un délai de vingt-quatre heures pour présenter ses observations. En réponse, M. F a présenté ses observations le 2 septembre 2022, à 10 heures, indiquant ne plus avoir de famille au Maroc et que sa famille vivait en Italie ou en Espagne. S'il a également exprimé le souhait d'être éloigné vers l'Italie, il n'a pas justifié être légalement admissible dans ce pays. Dans ces conditions, ne démontrant pas qu'il disposait d'informations pertinentes qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la décision contestée et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à cette décision, M. F n'est pas fondé à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu.

11. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".

12. Si M. F soutient qu'un renvoi vers le Maroc méconnaîtrait les stipulations précitées, car toute sa famille réside en Espagne ou en Italie, toutefois, il ne démontre pas être isolé dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 19 ans. M. F n'apporte pas non plus d'éléments de nature à établir qu'il serait légalement admissible en Espagne et en Italie. Il ne se prévaut pas davantage de l'existence de liens en France et ne justifie pas, comme il le soutient, être isolé dans son pays d'origine. Par conséquent, étant célibataire et sans charge familial, et compte-tenu d'une part, de ses conditions d'entrée et de séjour en France, et d'autre part, de son absence d'insertion dans la société française depuis son arrivée sur le territoire, la décision attaquée ne porte pas, au regard des buts en vue desquels elle a été prise, une atteinte disproportionnée au droit et au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la préfète de la Gironde n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 2 septembre 2022. Ses conclusions en annulation doivent être, dès lors, rejetées, ainsi que par voie de conséquence, ses conclusions en injonction.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. F au titre de ses frais liés à l'instance.

DECIDE :

Article 1er : M. F est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle

Article 2 : Le surplus de la requête présentée par M. F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E F et à la préfète de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2022.

La magistrate désignée,

D. B La greffière,

H. MALO

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne et à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,