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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2206004

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2206004

mardi 8 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2206004
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL SAPONE ET BLAESI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 novembre 2022, et un mémoire complémentaire, enregistré le 3 juin 2024, la SELAS Herveleu Crouzat, la SELARL Pharmacie de la place centrale, et M. A B, représentés par Me David, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 septembre 2022 par lequel le directeur général de l'Agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine a autorisé le transfert de l'office de pharmacie de la SELAS Pharmacie de la Lemance au 138 avenue de l'usine à Fumel ;

2°) de mettre à la charge de l'ARS de Nouvelle-Aquitaine la somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- ils ont intérêt pour agir ;

- la requête a été introduite dans le délai de recours contentieux, lequel expirait le lundi 14 novembre 2022 ;

- l'arrêté est entaché d'incompétence, faute pour le signataire de disposer d'une délégation de signature régulière ;

- la vente du local lieu du transfert de l'officine résulte de manœuvres frauduleuses, la SCI acquéreure, créée par les associés de la pharmacie de la Lemance, ayant fait faussement croire à la communauté de communes du Fumel Vallée du Lot, vendeur, qu'elle entendait y exploiter un magasin de matériel médical ; ces manœuvres avaient été portées à la connaissance de l'ARS ;

- les conditions posées par l'article L. 5125-3 du code de la santé publique ne sont pas réunies dans la mesure où le transfert de l'office de la pharmacie de la Lemance ne permet pas une desserte optimale en médicaments ni pour l'approvisionnement de la population de son implantation d'origine, ni pour celui de la population résidente de son implantation de destination.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 3 février 2023 et 19 juin 2024, la SELAS Pharmacie de la Lemance, représentée par la SELARL Sapone-Blaesi, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge des requérants une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable, faute d'intérêt pour agir des requérants ;

- le signataire a bien reçu délégation du directeur général de l'ARS par décision du 6 mai 2022, visée par l'arrêté attaqué ;

- la fraude invoquée ne peut être opposée à l'acte attaqué ;

- les conditions posées par l'article L. 5125-3 du code de la santé publique ont été respectées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2023, l'ARS de Nouvelle-Aquitaine, représentée par son directeur général, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que les requérants sont dépourvus d'intérêt leur donnant qualité pour agir et qu'ils ont introduit tardivement leur recours ;

- une délégation de signature a été consentie à M. D par décision du directeur général de l'ARS du 6 mai 2022, publiée au recueil des actes administratifs du même jour ;

- il ne lui appartient pas de contrôler la validité de l'acte de droit privé produit devant elle en vérifiant les droits dont dispose le bailleur commercial ; la vente du terrain est juridiquement valable ; et en tout état de cause la fraude n'est pas démontrée dès lors qu'aucune mention du contrat de vente ne semble pouvoir faire suspecter une fraude ; il en est de même s'agissant du permis de construire ;

- les conditions posées par l'article L. 5125-3 du code de la santé publique sont remplies.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Champenois, rapporteure ;

- les conclusions de M. Roussel Cera, rapporteur public,

- les observations de Me David, représentant les requérants ;

- et les observations de Me Simon, représentant la Pharmacie de la Lemance.

Considérant ce qui suit :

1. La pharmacie de la Lemance, qui exploitait une officine 83, avenue Emile Zola à Fumel (47500), a demandé au directeur général de l'ARS de Nouvelle-Aquitaine l'autorisation de transférer son officine au 138, avenue de l'usine, au sein de la même commune. Le directeur général a autorisé ce transfert par un arrêté du 5 septembre 2022. La SELAS Herveleu Crouzat, la SELARL Pharmacie de la place centrale, et M. A B, qui exploitent des officines de pharmacie situées respectivement à Fumel, Monsempron-Libos et Sauveterre-la-Lemance, en demandent l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. C D, directeur de l'offre de soins de l'ARS de Nouvelle-Aquitaine, qui disposait d'une délégation de signature du directeur général de l'ARS, prise par décision du 6 mai 2022 publiée au recueil des actes administratifs du même jour. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque donc en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que la SCI de l'usine a obtenu un permis de construire délivré par le maire de Fumel le 14 septembre 2020, afin de construire un local commercial sur le terrain objet du litige situé avenue de l'usine parcelle AD 438. Il résulte de l'arrêté accordant ce permis de construire que le projet portait sur un établissement recevant du public sans autre précision. Le 1er juin 2021, le terrain assiette de ce local, qui appartenait à la communauté de communes Fumel Vallée du Lot, a été acquis par cette société par acte notarié. Un bail commercial a ensuite été conclu entre cette société et la pharmacie de la Lemance le 13 avril 2022. Si les requérants soutiennent que la pharmacie de la Lemance, par l'intermédiaire de la SCI de l'usine, aurait trompé la communauté de communes Fumel Vallée du Lot, en lui indiquant qu'il était projeté d'ouvrir un magasin de matériel médical, alors que le projet, depuis l'origine, était de transférer sa pharmacie, les manœuvres alléguées ne sont pas établies par la seule production d'un courrier des maires de Fumel et de Monsempron-Libos, adressé au préfet le 22 juin 2022, et de deux articles de presse relayant l'opposition des maires et des pharmacies concurrentes au projet de transfert d'officine. En outre et surtout, il ne ressort pas des éléments produits, et notamment pas de l'acte de vente, que la cession du terrain ait été conditionnée à l'exploitation exclusive d'un magasin de vente de matériel médical. Ainsi, le moyen tiré de ce que le transfert de l'officine de la pharmacie de la Lemance aurait été obtenu par fraude doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 5125-3 du code de la santé publique : " Lorsqu'ils permettent une desserte en médicaments optimale au regard des besoins de la population résidente et du lieu d'implantation choisi par le pharmacien demandeur au sein d'un quartier défini à l'article L. 5125-3-1, d'une commune ou des communes mentionnées à l'article L. 5125-6-1, sont autorisés par le directeur général de l'agence régionale de santé, respectivement dans les conditions suivantes: / 1° Les transferts et regroupements d'officines, sous réserve de ne pas compromettre l'approvisionnement nécessaire en médicaments de la population résidente du quartier, de la commune ou des communes d'origine. / L'approvisionnement en médicaments est compromis lorsqu'il n'existe pas d'officine au sein du quartier, de la commune ou de la commune limitrophe accessible au public par voie piétonnière ou par un mode de transport motorisé répondant aux conditions prévues par décret, et disposant d'emplacements de stationnement; / () ". Aux termes de son article L. 5125-3-2 : " Le caractère optimal de la desserte en médicaments au regard des besoins prévu à l'article L. 5125-3 est satisfait dès lors que les conditions cumulatives suivantes sont respectées: / 1o L'accès à la nouvelle officine est aisé ou facilité par sa visibilité, par des aménagements piétonniers, des stationnements et, le cas échéant, des dessertes par les transports en commun;/ 2o Les locaux de la nouvelle officine remplissent les conditions d'accessibilité mentionnées aux articles L. 164-1 à L. 164-3 du code de la construction et de l'habitation, ainsi que les conditions minimales d'installation prévues par décret. Ils permettent la réalisation des missions prévues à l'article L. 5125-1-1 A du présent code et ils garantissent un accès permanent du public en vue d'assurer un service de garde et d'urgence ; / 3o La nouvelle officine approvisionne la même population résidente ou une population résidente jusqu'ici non desservie ou une population résidente dont l'évolution démographique est avérée ou prévisible au regard des permis de construire délivrés pour des logements individuels ou collectifs. ". Aux termes de l'article L. 5125-3-3 de ce code : " Par dérogation aux dispositions de l'article L. 5125-3-2, le caractère optimal de la réponse aux besoins de la population résidente est apprécié au regard des seules conditions prévues aux 1o et 2o du même article dans les cas suivants: / 1o Le transfert d'une officine au sein d'un même quartier, ou au sein d'une même commune lorsqu'elle est la seule officine présente au sein de cette commune; / () " Enfin, aux termes de l'article L. 5125-3-1 du même code : " Le directeur général de l'agence régionale de santé définit le quartier d'une commune en fonction de son unité géographique et de la présence d'une population résidente. L'unité géographique est déterminée par des limites naturelles ou communales ou par des infrastructures de transport. / Le directeur général de l'agence régionale de santé mentionne dans l'arrêté prévu au cinquième alinéa de l'article L. 5125-18 le nom des voies, des limites naturelles ou des infrastructures de transports qui circonscrivent le quartier. ".

5. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que, pour que soit autorisé le transfert d'une pharmacie, deux conditions cumulatives doivent être remplies. D'une part, le transfert d'officine doit permettre une desserte en médicaments optimale au regard des besoins de la population résidente et du lieu d'accueil choisi par le pharmacien. D'autre part, le transfert ne doit pas compromettre l'approvisionnement nécessaire en médicaments de la population résidente du quartier, de la commune ou des communes d'origine. Dans le cas où l'officine dont le transfert est demandé est la seule officine présente sur le territoire d'une commune, ou que le transfert a lieu dans le même quartier, le caractère optimal de la desserte en médicaments est uniquement apprécié au regard des dispositions des 1° et 2° de l'article L. 5125-3-2 du code de la santé publique.

6. Il est constant que le transfert de la pharmacie de la Lemance, située 83 avenue Emile Zola à Fumel, a été autorisé au 138 avenue de l'usine au sein de la même commune, soit environ 700 mètres de son emplacement initial, et dans le même quartier au sens de l'article L. 5125-3-1 délimité comme suit : au nord, par une partie de l'ancienne voie ferrée puis l'avenue Albert Thomas suivie de l'avenue George Clemenceau et d'une partie du chemin de Pons, à l'est par le pont traversant le Lot en direction de la commune de Montayral, au sud par la rivière du Lot et à l'ouest pas la rivière de la Lemance. Dans ces conditions, dès lors que ce transfert doit s'opérer au sein d'un même quartier, les requérantes ne peuvent utilement soutenir qu'il est susceptible de déséquilibrer et donc de compromettre l'approvisionnement nécessaire en médicaments de la population résidente du quartier, de la commune ou des communes voisines, en méconnaissance des dispositions précitées du 1° de l'article L. 5125-3 du code de la santé publique, lesquelles ne sont applicables que dans le cas d'un transfert d'officine d'un quartier à un autre. Le moyen doit donc être écarté comme inopérant.

7. En outre, d'une part, il ressort des pièces du dossier, et notamment des photographies et plans produits que l'accès des piétons à la nouvelle officine est facilité par la présence de trottoirs en continu, que plusieurs places de stationnement sont présentes devant l'officine, et les locaux sont plus spacieux et plus visibles. L'ARS fait enfin valoir, sans être contredite, que la ligne de bus n°108 active du lundi au dimanche entre Villeneuve-sur-Lot et Fumel comporte un arrêt à proximité de la future officine. Ainsi, la condition fixée par le 1° de l'article L. 5125-3-2 du code de la santé publique est remplie. D'autre part, il n'est pas non plus contesté que les locaux de la nouvelle officine remplissent les conditions minimales d'installation et d'accessibilité, ainsi qu'en attestent la présence d'une entrée de plain-pied accessible aux personnes à mobilité réduite, d'un guichet de garde, et, plus généralement les avis favorables de la commission d'accessibilité de l'arrondissement de Villeneuve-sur-Lot et du pharmacien inspecteur de santé publique. La condition fixée par le 2° de l'article L. 5125-3-2 est ainsi également satisfaite.

8. Il résulte de ce qui a été exposé qu'en autorisant le transfert de l'office de pharmacie de la SELAS Pharmacie de la Lemance au 138 avenue de l'usine à Fumel, le directeur général de l'ARS de Nouvelle-Aquitaine n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 5125-3 du code de la santé publique.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées sans qu'il soit besoin d'examiner les fins de non-recevoir.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la SELAS Pharmacie de la Lemance, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que les requérants demandent à ce titre. En revanche, il y a lieu de faire application des mêmes dispositions et de mettre à la charge des requérants solidairement une somme de 1 500 euros à verser à la SELAS Pharmacie de la Lemance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SELARL Pharmacie de la place centrale, de la SELARL Herveleu Crouzat, et de M. B est rejetée.

Article 2 : La SELARL Pharmacie de la place centrale, la SELARL Herveleu Crouzat, et M. B verseront solidairement une somme de 1 500 euros à la SELAS Pharmacie de la Lemance au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SELARL Pharmacie de la place centrale, à la SELARL Herveleu Crouzat, à M. B, à l'ARS Nouvelle-Aquitaine et à la SELAS Pharmacie de la Lemance.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvin, présidente,

Mme Champenois, première conseillère,

Mme Lorrain Mabillon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 octobre 2024.

La rapporteure,

M. CHAMPENOIS La présidente,

A. CHAUVIN

La greffière,

C. JANIN

La République mande et ordonne au préfet de Lot-et-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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