jeudi 19 janvier 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2206122 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | JU-6 semaines |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Gabriel Lassort, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 8 novembre 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'incompétence de son signataire ;
- cette décision est entachée d'un défaut de motivation et par suite d'un défaut d'examen dès lors d'une part, que le préfet procède par case, et d'autre part, qu'il se borne à relever que le requérant pourrait reconstruire sa vie familiale et personnelle et se réintégrer sans difficulté dans son pays d'origine ;
- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'obligation de quitter le territoire français a été prise par une autorité incompétente ;
- cette décision est entachée d'un défaut de motivation en fait ;
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- elle porte atteinte à son droit à la vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision fixant le pays d'éloignement est entachée d'incompétence ;
- cette décision est entachée d'un défaut de motivation en fait ;
- elle est privée de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'en cas de retour en Turquie, il risque d'être exposé à des persécutions en raison de son appartenance à la cause kurde ;
- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'incompétence ;
- cette décision n'est pas suffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 décembre 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Par une décision du 13 décembre 2022, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Vu :
- l'arrêté attaqué ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme E F pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme E F a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant pas présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant turc né le 3 août 1988, déclare être entré en France le 8 janvier 2020. Le 21 janvier 2020, il a sollicité le bénéfice de l'asile. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 18 juin 2021, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 4 octobre 2022. Par un arrêté du 8 novembre 2022, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont il a la nationalité et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. M. B demande l'annulation de l'ensemble de ces décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :
2. Il ressort de la consultation du site internet de la préfecture de la Gironde, librement accessible, que Mme C D, cheffe du bureau de l'asile et du guichet unique, signataire de l'arrêté attaqué, disposait par arrêté 5 octobre 2022, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs n° 33-2022-196 de la préfecture, d'une délégation de signature de la préfète de la Gironde à l'effet de signer " toutes décisions () relevant de l'autorité préfectorale pris[es] en application des livres IV, V, VI et VII (partie législative et réglementaire) du ceseda", au nombre desquelles figurent les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.
En ce qui concerne le refus de séjour :
3. En premier lieu, la décision attaquée vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application. Elle indique également les éléments pertinents relatifs à la situation personnelle du requérant, s'agissant notamment des conditions et de la durée de son séjour en France, ainsi que les dates de rejet de sa demande d'asile par l'OFPRA et la CNDA pour estimer qu'il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français. Elle précise enfin les éléments caractérisant sa vie privée et familiale avant d'en déduire qu'il n'apparait pas que le refus de lui délivrer un titre de séjour porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée. La décision en litige comporte ainsi les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, sans que la circonstance qu'il a été fait usage d'un imprimé pré-rempli comportant des cases à cocher n'ait d'incidence sur la précision de cette motivation. Par suite, le moyen tiré d'un défaut de motivation doit être écarté comme manquant en fait.
4. En deuxième lieu, il ne ressort pas de la motivation décrite au point précédent ni d'aucune autre pièce du dossier que la préfète de la Gironde n'aurait pas, préalablement à l'édiction de sa décision, procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. B.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". L'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité, l'intensité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
6. Il ressort des pièces du dossier que M. B, entré en France en janvier 2020, n'a été autorisé à y séjourner que durant l'instruction de sa demande d'asile, laquelle a été définitivement rejetée par la CNDA. Il ne se prévaut par ailleurs d'aucun lien ni insertion dans la société française et il n'est pas contesté qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de trente-et-un ans. Par suite, la décision par laquelle la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté.
7. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est sans influence sur la légalité de la décision rejetant la demande de titre de séjour de M. B qui n'a pas pour objet de déterminer le pays à destination duquel il sera, le cas échéant, éloigné.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
8. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision obligeant M. B à quitter le territoire français comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Le moyen tiré de son insuffisante motivation doit donc être écarté.
9. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été exposé que le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui reprend ce qui a été développé à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus de titre de séjour, doit être écarté pour les mêmes motifs que précédemment, ainsi que celui tiré de l'exception d'illégalité de la décision de refus de titre de séjour.
10. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de M. B.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
11. En premier lieu, la préfète de la Gironde, qui mentionne la nationalité du requérant et le rejet de sa demande d'asile, n'était pas tenue de reprendre l'ensemble des éléments qu'il avait déclarés à l'appui de sa demande d'asile, et pouvait, sans entacher sa décision d'un défaut de motivation, se borner à indiquer, après avoir visé les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les articles L. 721-3 à L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que M. B n'établissait pas être exposé à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans le pays dont il a la nationalité. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision désignant le pays de renvoi doit être écarté.
12. En deuxième lieu, les moyens soulevés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire ayant été écartés, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de cette décision.
13. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".
14. M. B soutient craindre d'être exposé à des persécutions en cas de retour dans son pays d'origine en raison de son engagement politique pour la cause kurde et notamment de son activisme pour le Parti démocratique des peuples (HPD) lors de manifestations. Il indique avoir été blessé lors d'un mouvement de contestation auquel il participait le 7 octobre 2014, avec son frère décédé des suites du tir effectué par les forces de l'ordre turques. Il se prévaut par ailleurs de la situation des kurdes dans son pays d'origine et soutient qu'il encourt lui-même un risque d'arrestation immédiate en cas de retour en Turquie. Toutefois, le requérant, dont la demande d'asile a été rejetée par une décision de l'OFPRA confirmée par la CNDA, ne détaille pas les faits à l'origine de son départ de Turquie, et ne produit aucun élément probant de nature à établir les craintes de persécutions alléguées et l'existence de risques réels, actuels et personnels de traitements inhumains et dégradants en cas de retour. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
15. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
16. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au préfet, s'il entend assortir sa décision portant obligation de quitter le territoire dans un délai déterminé, d'une interdiction de retour sur le territoire, dont la durée ne peut dépasser deux ans, de prendre en considération les quatre critères énumérés par l'article précité que sont la durée de présence sur le territoire de l'intéressé, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France et les circonstances, le cas échéant, qu'il ait fait l'objet d'une ou plusieurs précédentes mesures d'éloignement et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public.
17. Il ressort des pièces du dossier que la préfète de la Gironde a fondé l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an faite au requérant, prise au visa des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur les motifs que sa présence en France n'est justifiée que par les délais d'instruction de sa demande d'asile et qu'il ne justifie pas de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France. Elle indique en outre, en ne cochant pas les cases relatives à ces hypothèses, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il n'a pas déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement. Cette décision est par suite suffisamment motivée sans que la circonstance qu'il a été fait usage d'un imprimé pré-rempli comportant des cases à cocher n'ait d'incidence sur la précision de cette motivation. Il résulte par ailleurs de cette motivation que la préfète de la Gironde a procédé à un examen particulier de la situation de M. B. Les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen doivent par suite être écartés.
18. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que la durée de présence en France de M. B, entré selon ses déclarations en janvier 2020, ne s'est provisoirement justifiée que par l'instruction de sa demande d'asile. Par ailleurs, le requérant ne justifie d'aucun lien ni insertion sur le territoire français. Dans ces conditions, et alors même qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et ne représente pas une menace pour l'ordre public, la préfète de la Gironde pouvait, sans commettre d'erreur d'appréciation, édicter à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an.
19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 8 novembre 2022 présentées par M. B doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles tendant au paiement de frais irrépétibles ne peuvent qu'être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de la Gironde.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 janvier 2023.
La magistrate désignée,
A. F
La greffière,
S. Castain
La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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03/08/2026