Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire et des pièces enregistrés les 9 mars et 8 juin 2023 et 15 avril 2024, ainsi qu’un mémoire enregistré le 17 juin 2024 non communiqué, M. B... A..., représenté par Me Noel, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’annuler la décision du 4 janvier 2023 par laquelle la première adjointe au maire de la commune de Marcheprime a rejeté sa réclamation préalable indemnitaire et sa demande de protection fonctionnelle ;
2°) de condamner la commune de Marcheprime à lui verser une indemnité de 30 000 euros en réparation des préjudices résultant des fautes de la commune, avec intérêts au taux légal à compter du 10 novembre 2022, date de réception par la commune de la réclamation préalable indemnitaire ;
3°) d’enjoindre à la commune de Marcheprime de lui reconnaître le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison du harcèlement moral subi, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de la commune de Marcheprime la somme de 2 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
Sur la recevabilité de la requête :
- ses conclusions indemnitaires sont recevables dès lors qu’elles ont été présentées dans les développements de sa requête introductive ; si elles ne figurent pas dans le dispositif de sa requête, il ne s’agit que d’une erreur de plume sans incidence ;
- il ne sollicite pas l’annulation de la décision de rejet de sa demande préalable indemnitaire mais demande la condamnation de la commune à l’indemniser des préjudices subis en raison des fautes commises ;
- ses conclusions dirigées contre la décision rejetant sa demande de protection fonctionnelle sont bien recevables ; dès lors que l’administration n’a édictée aucune mesure de protection, la décision lui refuse, de fait, le bénéfice de la protection fonctionnelle ;
- toutes ses conclusions sont relatives à l’existence d’une situation de harcèlement moral subi en raison des agissements du maire de la commune ; la demande de protection fonctionnelle a été formée en raison du harcèlement moral subi et la fin anticipée de détachement s’inscrit comme la conséquence de cette situation de harcèlement, de sorte que le fait générateur de ces deux décisions est le même ;
- il ne sollicite pas l’annulation de la décision mettant fin de manière anticipée à son détachement mais se prévaut de l’illégalité fautive de cette décision, de nature à engager la responsabilité de la commune de Marcheprime ;
Sur les fautes commises par la commune de Marcheprime :
- l’illégalité de la décision du 4 janvier 2023 en tant qu’elle lui refuse le bénéfice de la protection fonctionnelle alors qu’il a vécu une situation de harcèlement moral est constitutive d’une faute ;
Il a fait l’objet d’agissements répétés commis à son encontre depuis sa prise de fonction, notamment du dénigrement, des attaques systématiques à sa fonction et des humiliations ; le maire a adopté un comportement inapproprié voire même violent, qui excède très largement l’exercice normal du pouvoir hiérarchique ;
Sa fin de fonction anticipée et sa nouvelle affectation traduisent une mise au placard ;
- l’illégalité de la décision du 21 décembre 2022 portant fin anticipée de son détachement est constitutive d’une faute ;
Elle a été prise à l’issue d’une procédure irrégulière, en méconnaissance de l’article L. 544-1 du code général de la fonction publique, dès lors que la convocation à l’entretien ne reprend pas l’intégralité des motifs contenus dans l’arrêté en litige de sorte qu’il n’a pas pu en discuter utilement ;
Les faits qui lui sont reprochés sont matériellement inexacts ; il ne peut lui être reproché d’avoir apporté son soutien à un agent affecté à la bibliothèque alors qu’il relève de ses missions de dialoguer avec ses agents ; il n’a remis en cause aucune des décisions des élus ; il n’a pas pris des positionnements ou engagements excédant le périmètre de ses fonctions et a toujours conservé une stricte discrétion ; il n’a fait qu’appliquer le droit, ne s’est pas livré à des analyses et conseils erronés, n’a pas manqué de rigueur dans l’exercice de ses missions, et a toujours assuré un suivi suffisant des missions confiées ; il a compensé l’absence de collègues ;
Sur les préjudices :
- la commune ne remet pas en cause le principe de l’existence du préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence du fait du comportement du maire, ni les sommes demandées au titre de leur réparation ;
- le comportement du maire a créé chez lui un sentiment d’humiliation important ; il a œuvré pour la commune jusqu’à s’épuiser physiquement et ses conditions de travail ont eu un impact sur sa vie quotidienne, il a été placé en arrêt de travail par son médecin en raison d’un épuisement physique et moral ;
- la fin anticipée du détachement a été difficile à vivre dès lors qu’il dispose des compétences nécessaires pour occuper le poste ;
- il sollicite une somme forfaitaire de 30 000 euros en réparation des préjudices subis.
Par deux mémoires en défense enregistrés les 25 mai 2023 et 15 mai 2024, et des pièces complémentaires enregistrées le 15 mai 2024, la commune de Marcheprime, représentée par Me Brand, conclut, dans le dernier état de ses écritures au rejet de la requête et à ce qu’il soit mis à la charge de M. A... la somme de 5 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
La commune de Marcheprime fait valoir que :
- à titre principal, la requête est irrecevable :
les conclusions tendant à l’annulation de la décision du 21 décembre 2022 portant fin anticipée de détachement sur l’emploi de directeur général des services sont tardives ; il n’a présenté son recours contentieux contre la décision du 21 décembre 2022, notifiée le 27 décembre suivant, que le 9 mars 2023, soit au-delà du délai de recours contentieux de deux mois ; dans son mémoire complémentaire, le requérant ne semble désormais plus conclure à l’annulation de la décision du 21 décembre 2022 et il revient donc au tribunal d’acter le désistement de M. A... de ces conclusions ;
les conclusions tendant à l’annulation de la décision du 4 janvier 2023 portant rejet de sa demande préalable indemnitaire sont irrecevables dès lors que cette décision n’a servi qu’à lier le contentieux et qu’il ne peut en demander l’annulation ;
les conclusions tendant à l’annulation de la décision par laquelle la commune aurait poursuivi la procédure qui devait aboutir à mettre fin à son détachement sont irrecevables pour ne pas être formées contre une décision faisant grief ; en tout état de cause, seul l’arrêté du 21 décembre 2022 mettant fin de manière anticipée au détachement pouvait être regardé comme ayant rejeté la demande formée par M. A... et les conclusions à fin d’annulation de cette décision sont tardives ;
M. A... n’a pas saisi la juridiction, dans le délai de recours contentieux de deux mois, de conclusions tendant à la condamnation de la commune à l’indemniser de ses préjudices ; aucune conclusion en ce sens n’est présente dans sa requête introductive ; la décision de rejet de sa réclamation préalable indemnitaire lui ayant été notifiée le 9 janvier 2023, le délai de recours contentieux courrait jusqu’au 10 mars 2023, alors qu’il n’a présenté de telles conclusions que le 8 juin 2023 ;
les conclusions tendant à l’annulation de la décision du 4 janvier 2023 en tant qu’elle rejette sa demande de protection fonctionnelle sont irrecevables dès lors qu’elles sont présentées contre une décision ne lui faisant pas grief, la commune lui ayant accordé la protection fonctionnelle ;
la requête est irrecevable dès lors qu’elle contient différentes conclusions ne présentant pas toutes entre elles un lien suffisant ;
- à titre subsidiaire, les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés et ne caractérisent pas une situation de harcèlement moral.
Par une ordonnance du 15 mai 2024, la clôture d’instruction a été fixée au 17 juin 2024.
Par un courrier du 13 novembre 2025, les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de se fonder sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires fondées sur l’illégalité fautive de la décision du 21 décembre 2022 portant fin anticipée de détachement, dès lors qu’elles n’ont pas été précédées d’une demande préalable indemnitaire en méconnaissance de l’article R.421-1 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Lahitte ,
- les conclusions de M. Pinturault, rapporteur public,
- les observations de Me Noël, représentant M. A..., présent,
- et celles de Me Bonicatto, représentant la commune de Marcheprime.
Considérant ce qui suit :
1. M. B... A... a été recruté sur l’emploi fonctionnel de directeur général des services de la commune de Marcheprime à compter du 2 décembre 2020. Par courrier du 8 novembre 2022, reçu le 10 novembre suivant, M. A... a sollicité d’une part, le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison d’agissements de harcèlement moral dont il estime avoir été victime, d’autre part l’indemnisation des préjudices subis et enfin l’abandon de la procédure engagée destinée à mettre fin de manière anticipée à ses fonctions. Par un arrêté du 21 décembre 2022, la première adjointe au maire de la commune de Marcheprime a mis fin au détachement de M. A... sur l’emploi fonctionnel à compter du 1er janvier 2023. Par une décision du 4 janvier 2023, cette même autorité lui a accordé, sur le principe, le bénéfice de la protection fonctionnelle et a rejeté sa demande préalable indemnitaire. Dans le dernier état de ses écritures, M. A... demande au tribunal d’annuler la décision du 4 janvier 2023 en tant qu’elle rejette sa réclamation préalable indemnitaire et sa demande de protection fonctionnelle et de condamner la commune de Marcheprime à lui verser une indemnité de 30 000 euros en réparation des préjudices subis résultant de l’illégalité fautive des décisions des 21 décembre 2022 et 4 janvier 2023, avec intérêts au taux légal à compter du 10 novembre 2022.
Sur la recevabilité des conclusions tendant à la condamnation de la commune de Marcheprime en raison de l’illégalité fautive de la décision du 21 décembre 2022 portant fin anticipée de son détachement :
2. Aux termes de l’article R. 421-1 du code de justice administrative : « (…) Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. ». En l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées. Le contentieux n’est lié que sur le fait générateur contenu dans la demande préalable.
3. Dans le cadre de la présente instance, M. A... invoque l’illégalité fautive de la décision du 21 décembre 2022 mettant fin de manière anticipée à ses fonctions. Toutefois, cette décision est intervenue postérieurement à la demande préalable indemnitaire reçue le 10 novembre 2022 par la commune de Marcheprime dans laquelle l’intéressé sollicitait uniquement la condamnation de la commune à raison du harcèlement moral subi. Cette demande préalable, présentée avant la naissance de la décision contestée et limitée au fait générateur précité, ne peut donc s’analyser comme ayant liée le contentieux s’agissant du fait générateur résultant de l’illégalité fautive de la décision du 21 décembre 2022. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A... aurait déposé, postérieurement au 21 décembre 2022, une nouvelle demande préalable indemnitaire fondée sur l’illégalité fautive de cette décision.
4. Par suite, le contentieux n’étant pas lié sur ce point, les conclusions de M. A... tendant à la condamnation de la commune de Marcheprime à l’indemniser des préjudices subis en raison de l’illégalité fautive de la décision du 21 décembre 2022 portant fin anticipée de son détachement, sont donc irrecevables.
Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :
En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée aux conclusions à fin d’annulation de la décision du 4 janvier 2023 en tant qu’elle rejette la demande préalable indemnitaire :
5. La décision implicite ou expresse par laquelle l’administration rejette la réclamation préalable indemnitaire dont elle est saisie, qui a pour seul objet de lier le contentieux en application de l’article R. 421-1 du code de justice administrative, ne peut faire l’objet de conclusions distinctes tendant à son annulation.
6. Eu égard à ce qui a été rappelé au point précédent, la décision par laquelle la première adjointe de la commune de Marcheprime a rejeté la demande préalable indemnitaire de M. A... a eu pour seul effet de lier le contentieux. Par suite, les conclusions par lesquelles M. A... demande l’annulation de la décision du 4 janvier 2023 rejetant sa réclamation préalable indemnitaire ne peuvent qu’être rejetées. La fin de non-recevoir opposée en défense doit être accueillie.
En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée aux conclusions à fin d’annulation de la décision du 4 janvier 2023 en tant qu’elle rejette la demande de protection fonctionnelle :
7. La commune de Marcheprime soutient en défense que les conclusions tendant à l’annulation de la décision du 4 janvier 2023 en tant qu’elle rejette la demande de protection fonctionnelle présentée par M. A..., sont irrecevables dès lors que présentées contre une décision ne lui faisant pas grief, la commune lui ayant accordé le bénéfice de la protection fonctionnelle.
8. Il ressort des pièces du dossier, et plus particulièrement de la demande du 8 novembre 2022, que M. A... a sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle, sans exprimer de demande précise. Par la décision contestée du 4 janvier 2023, la première adjointe de la commune de Marcheprime a pris « la décision de principe de lui accorder le bénéfice de cette protection », afin, notamment, de ne pas faire obstacle à ce qu’il « poursuive ses démarches et complète son argumentation s’il estimait devoir le faire ». Par ailleurs, cette décision précise que M. A... énonce de manière « générique et théorique les mesures susceptibles d’être prises » dans ce cadre, « sans exprimer de demande particulière ». Après avoir constaté que M. A... a été « déchargé de ses fonctions » et « affecté sur un nouvel emploi relevant de son grade », la première adjointe l’invite à la saisir de demandes précises.
9. Ainsi, en lui accordant le principe de la protection fonctionnelle, et alors qu’à la date de cette décision, M. A... est soumis à l’autorité directe du directeur général des services, et non plus à celle du maire, la première adjointe de la commune de Marcheprime ne s’est pas méprise sur la portée de la demande dont elle avait été saisie et n’a pas inexactement apprécié les mesures de protection que celle-ci appelait. Par ailleurs, et contrairement à ce que soutient M. A..., l’octroi du bénéfice de la protection fonctionnelle ne nécessitait pas la reconnaissance en amont d’une situation de harcèlement moral. Par suite, le requérant n’est pas fondé à soutenir que la décision du 4 janvier 2023 lui aurait illégalement refusé le bénéfice de la protection fonctionnelle.
10. Il s’ensuit que M. A... n’est pas recevable à contester cette décision qui lui accorde le bénéfice de la protection fonctionnelle et qui ne lui fait donc pas grief. La fin de non-recevoir opposée en défense à ce titre doit être accueillie.
Sur les conclusions indemnitaires :
Sur l’illégalité fautive de la décision refusant de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle de nature à engager la responsabilité de la commune de Marcheprime :
11. M. A... se prévaut de l’illégalité fautive de la décision du 4 janvier 2023 lui refusant le bénéfice de la protection fonctionnelle alors que la situation de harcèlement moral dont il a été victime justifiait qu’elle le lui soit accordée.
12. Toutefois, et eu égard à ce qui a été indiqué aux points 7 à 10 précités, aucune décision de refus de protection fonctionnelle n’est intervenue. Au contraire, la décision du 4 janvier 2023 lui accorde sur le principe le bénéfice de la protection fonctionnelle. Par suite, M. A... ne peut se prévaloir de l’illégalité fautive de la décision précitée du 4 janvier 2023 et ses conclusions tendant à la condamnation de la commune de Marcheprime à ce titre, ne peuvent, en tout état de cause, qu’être rejetées.
13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres fins de non-recevoir, que les conclusions de M. A... doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d’injonction sous astreinte.
Sur les frais liés au litige :
14. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Marcheprime, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. A... au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de M. A... la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la commune de Marcheprime et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A... est rejetée.
Article 2 : M. A... versera une somme de 1 500 euros à la commune de Marcheprime en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et à la commune de Marcheprime.
Délibéré après l'audience du 19 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Cabanne, présidente,
M. Roussel Cera, premier conseiller,
Mme Lahitte, première conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2025.
La rapporteure,
A. LAHITTE
La présidente,
C. CABANNELa greffière,
M-A PRADAL
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,