jeudi 15 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2301255 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 4ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 10 mars 2023, Mme C B, représentée par Me Hugon, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 27 février 2023 par laquelle la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros hors taxe, soit 1 813 euros toutes taxes et droits de plaidoiries compris au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa demande, dès lors que la préfète se fonde sur un avis du collège des médecins de l'OFII du 6 décembre 2021, sans l'avoir invité à actualiser les éléments relatifs à son état de santé ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que la préfète ne démontre pas avoir saisi l'OFII ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors d'une part que le défaut de prise en charge aurait des conséquences graves, et d'autre part, que l'origine du stress post-traumatique qui nécessite depuis plusieurs années une médication antipsychotique neuroleptique très lourde, se trouve dans son pays d'origine, puisqu'il est lié aux graves violences subies par elle et ses quatre enfants de la part de son ex-époux ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation de l'intéressée et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dès lors qu'elle vit en France depuis 6 ans ; sa fille est titulaire d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant ressortissant européen ; son fils est titulaire d'un titre de séjour " vie privée et familiale " et sa plus jeune fille, âgée de neuf ans, est scolarisée en France depuis six ans ; elle a travaillé dès que le titre de séjour qui lui a été délivré le lui a permis ;
En ce qui concerne la décision d'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est privée de base légale ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense enregistré le 7 avril 2023, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête et fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.
Par une décision du 18 avril 2023, Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Munoz-Pauziès.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C B, de nationalité albanaise, est entrée irrégulièrement en France en 2016 et a sollicité l'asile le 15 décembre 2016. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande par décision du 28 avril 2017, confirmée le 8 décembre 2017 par la Cour nationale du droit d'asile, et l'intéressée a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 18 janvier 2018, qu'elle n'a ni contestée ni exécutée. Le 29 janvier 2019, elle s'est vue délivrer un titre de séjour en qualité d'étranger malade, renouvelé jusqu'au 13 septembre 2021. Elle a sollicité le renouvellement de ce titre le 20 septembre 2021. Le 27 septembre 2022, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer ce titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination. Par un jugement du 26 janvier 2023 le tribunal administratif de Bordeaux a annulé l'arrêté pour défaut d'examen de sa situation personnelle. Le 27 février 2023 la préfète de la Gironde a de nouveau refusé de lui délivrer ce titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination. Mme B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :
2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en date du 6 décembre 2021, que Mme B souffre d'une pathologie qui nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais qu'elle peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine et que son état de santé ne fait pas obstacle à ce qu'elle voyage. La préfète de la Gironde ayant produit cet avis dans le cadre de la présente instance, Mme B n'est pas fondée à soutenir que l'administration n'a pas produit d'éléments de nature à justifier de la mise en œuvre effective de la procédure de consultation prévue par les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.
3. En deuxième lieu, Mme B soutient que le délai de plus d'un an qui s'est écoulé entre l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 6 décembre 2021et l'arrêté litigieux est excessif et nécessitait une actualisation de l'évaluation de son état de santé. Cependant, l'intéressée ne se prévaut d'aucun élément médical postérieur à l'avis du collège de médecins qu'il ne lui aurait pas été possible de porter à la connaissance de la préfète de la Gironde avant que celle-ci ne prenne sa décision. A cet égard, les éléments communiqués par Mme B par courriel du 27 février 2023 sont relatifs à sa situation professionnelle et ne font aucunement état d'une évolution défavorable de son état de santé. Par suite, le moyen tiré de ce que la préfète de la Gironde ne se serait pas livrée à un examen sérieux de sa demande de renouvellement au regard de son état de santé doit être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. / Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. / Chaque année, un rapport présente au Parlement l'activité réalisée au titre du présent article par le service médical de l'office ainsi que les données générales en matière de santé publique recueillies dans ce cadre ".
5. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'OFII allant dans le sens de ses conclusions doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.
6. D'une part, l'avis de l'OFII mentionne que l'état de santé de Mme B nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais que, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont elle est originaire, elle peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. En se bornant à produire un certificat médical du docteur A en date du 19 octobre 2022, affirmant que les trois pathologies morbides dont souffre Mme B nécessitent la continuité du traitement psychotrope et du suivi psychiatrique " et elle ne pourra avoir accès à la totalité du traitement en Albanie ", l'intéressée n'établit pas qu'elle ne pourrait pas effectivement avoir accès aux soins nécessaires au traitement de son affection en Albanie.
7. D'autre part, si Mme B soutient que l'origine de son stress post-traumatique, qui nécessite depuis plusieurs années une médication antipsychotique neuroleptique très lourde, se trouve dans son pays d'origine, puisqu'il est lié aux graves violences subies par elle et ses quatre enfants de la part de son ex-époux, elle ne démontre ni que sa pathologie serait liée aux évènements traumatisants vécus en Albanie, ni même, à supposer cette circonstance établie, que ce lien ne permettrait pas, dans son cas, d'envisager un traitement effectivement approprié dans ce pays. Dans ces conditions, en refusant à Mme B la délivrance d'un titre de séjour, la préfète de la Gironde n'a pas commis d'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
9. Mme B fait valoir qu'elle est présente en France depuis 6 ans, qu'elle est mère d'une enfant mineure âgée de 9 ans scolarisée en France, que son fils majeur est titulaire d'un titre de séjour " vie privée et familiale ", que sa fille majeure est mère d'un enfant ressortissant européen, qu'elle occupe un emploi en contrat à durée indéterminée ainsi qu'un emploi en contrat à durée déterminée. Il ressort cependant des pièces du dossier que si elle est entrée en France en 2016, elle s'est maintenue en situation irrégulière pendant plusieurs années et a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 18 janvier 2018, qu'elle n'a ni contestée ni exécutée. Par ailleurs, elle n'établit pas être dépourvue de toutes attaches familiales dans son pays d'origine où résident les membres de sa fratrie et où elle a vécu jusqu'à l'âge de 40 ans. La circonstance que ses enfants majeurs sont titulaires d'un titre de séjour " vie privée et familiale " ne lui confère aucun droit particulier au séjour. De plus, la présence en France de sa fille mineure ne fait pas obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Albanie et que celle-ci puisse y mener une scolarité normale. En outre, la circonstance que Mme B exerce deux activités professionnelles est insuffisante pour établir une insertion sociale et professionnelle dès lors que ces contrats de travail n'ont été conclus respectivement que le 1er novembre 2022 et le 1er mars 2023. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, au regard des buts poursuivis. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit dès lors être écarté ainsi que, pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la préfète de la Gironde aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.
10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
11. La décision en litige, qui n'a pas pour effet de séparer Mme B de son enfant mineur, ne porte pas atteinte à l'intérêt supérieur de cet enfant au sens des stipulations précitées. Ce moyen ne peut donc qu'être écarté.
En ce qui concerne la décision d'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de renvoi :
12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la décision portant refus de titre de séjour n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas été prise sur le fondement d'une décision illégale. Dès lors, le moyen tiré d'une telle exception d'illégalité doit être écarté.
13. En second lieu et pour les mêmes motifs que ceux énoncés précédemment, la préfète de la Gironde n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, ces moyens doivent être écartés.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme B tendant à l'annulation de la décision du 27 février 2023 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre des frais liés à l'instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 1er juin 2023, à laquelle siégeaient :
Mme Munoz-Pauziès, présidente,
Mme Lahitte, conseillère,
M. Bongrain, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2023.
La présidente-rapporteure,
F. MUNOZ-PAUZIÈS L'assesseure la plus ancienne
dans l'ordre du tableau,
A. LAHITTE
La greffière,
C. SCHIANO
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026