lundi 20 mars 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2301342 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Eloignement 72 heures |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en production de pièces enregistrés les 16 et 18 mars 2023, M. B C, retenu au centre de rétention administrative de Bordeaux et représenté par Me Bokolombe, demande au tribunal :
1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 14 mars 2023 par lequel le préfet de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de l'acte ;
- l'arrêté en litige est insuffisamment motivé et révèle un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- la préfète a entaché son arrêté d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;
- sa situation lui ouvre droit à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du CESEDA ;
- l'obligation de quitter le territoire méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- les décisions subséquentes à la décision portant obligation de quitter le territoire sont illégales par voie de conséquence de cette dernière décision ;
- la décision d'interdiction de retour pendant 3 ans est entachée d'erreur d'appréciation.
Par une mémoire en défense présenté le 20 mars 2023, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- l'accord franco-marocain ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Willem, premier conseiller, en application des articles L. 614-5 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :
- les observations de Me Bokolombe, représentant M. C qui reprend les conclusions et moyens en insistant sur l'absence de prise en compte de la situation familiale du requérant constituée en France et des preuves de son insertion ; il rappelle également que les faits de violence conjugales pour lesquels M. C a été mis en cause ont fait l'objet d'un classement sans suite ;
- les observations de M. C, qui complètent celles de son conseil quant à sa situation personnelle.
En l'absence de la préfète de la Gironde ou de son représentant, l'instruction a été close après ces observations.
Considérant ce qui suit :
1. M. B C, ressortissant marocain né le 10 juillet 1995, est entré en France le 30 juillet 2020 sous couvert d'un visa d'une durée de trois mois et s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire. Il a épousé le 10 juillet 2021 à Saint-Jean-de-Braye Mme D, ressortissante marocaine en situation régulière. Le 30 octobre 2021, il a été interpellé par la brigade de gendarmerie de La Réole pour des faits de violences sans incapacité sur son épouse, alors enceinte de ses œuvres, et par un arrêté du 31 octobre 2021, la préfète de la Gironde a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire sans délai assortie d'une interdiction de retour d'une durée de deux ans. Confirmé par le tribunal administratif de Bordeaux par jugement du 5 novembre 2021, cet arrêté n'a toutefois pas été exécuté. Le 10 mai 2022 est né A de son union avec Mme D. Le 13 mars 2023, M. C a été interpellé par les services de gendarmerie lors d'un contrôle routier qui a révélé sa situation irrégulière sur le territoire et l'absence de respect des prescriptions liées aux arrêtés d'assignation à résidence dont il avait fait l'objet les 1er novembre 2021 et 30 août 2022. A l'issue de l'enquête de gendarmerie au cours de laquelle M. C a été entendu, le préfet de la Gironde a, par arrêté du 14 mars 2023 dont M. C demande l'annulation, pris à son encontre un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de trois ans.
Sur la demande d'aide juridictionnelle :
2. En application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :
3. En premier lieu, par un arrêté du 30 janvier 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 33-2023-021 du même jour, le préfet de la Gironde a donné délégation de signature à Mme E F, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, de l'ordre public et du contentieux et signataire de l'arrêté contesté, à l'effet de signer toutes décisions prises en application notamment des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte manque en fait et doit être écarté.
4. En second lieu, l'arrêté en litige comporte les circonstances de droit et de fait qui en constituent le fondement et qui sont suffisamment développées pour avoir mis utilement M. C en mesure de les comprendre et de les discuter. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit ainsi être écarté. Par ailleurs, ni la motivation de l'arrêté contesté ni aucune autre pièce du dossier ne permettent de considérer que le préfet de la Gironde, qui n'était pas tenu de détailler de façon exhaustive la situation personnelle du requérant et qui a pris en compte la présence en France de sa famille, n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. C.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
5. En premier lieu, aux termes de l'article L 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsque () : () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré () s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour () ". En l'espèce, le préfet a pu légalement se fonder sur ces dispositions dès lors que M. C s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà de la durée de validité de son visa et en l'absence de toutes démarches tendant à l'obtention d'un titre de séjour.
6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger () qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an (). Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article L.435-1 dudit code : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale " () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
7. En l'espèce, le requérant est entré en France récemment à l'âge de 25 ans et depuis son arrivée sur le territoire n'a jamais été titulaire d'un titre de séjour ni n'a même présenté une demande d'admission au séjour. S'il a épousé une compatriote en situation régulière avec laquelle il a un enfant en bas âge, la décision contestée ne fait obstacle à ce que la cellule familiale soit reconstituée au Maroc ou le cas échéant en France dans le cadre de la procédure de regroupement familial. Il ne ressort par ailleurs pas des pièces du dossier que M. C serait dépourvu de tous liens dans son pays d'origine et qu'il pourrait se prévaloir d'une insertion particulière en France. M. C, qui ne relève ainsi pas du cas où il pourrait bénéficier d'un titre de séjour de plein droit, ne justifie en outre d'aucun motif exceptionnel au sens des dispositions précitées et n'entre dans aucun des cas de protection prévus par l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, en l'absence d'atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. C, le moyen tiré, en ses différentes branches, de la méconnaissance des dispositions et stipulations précitées doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la préfète n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation en obligeant le requérant à quitter le territoire.
8. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
9. Alors que M. C et son épouse sont tous deux de nationalité marocaine et que leur très jeune fils n'est pas encore scolarisé, il ne ressort pas des pièces du dossier que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer hors du territoire français ni que cette reconstitution soit de nature à porter atteinte à l'intérêt supérieur de cet enfant. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'ayant ainsi ni pour objet ni pour effet de séparer M. C de son fils, la vie familiale pouvant se poursuivre au Maroc, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
En ce qui concerne les décisions dont est assortie l'obligation de quitter le territoire :
10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que M. C ne peut exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français pour contester les décisions lui refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi, et lui interdisant le retour sur le territoire.
11. Mais, en second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. /Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français./Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".
12. Si, comme l'a relevé le préfet, M. C se maintient irrégulièrement sur le territoire depuis plus de deux ans, qu'il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement qu'il n'a pas exécuté, pas plus qu'il n'a respecté les arrêtés portant assignation à résidence qui ont été pris à son encontre, il ressort des pièces du dossier que son épouse et leur jeune enfant vivent en France en situation régulière et que les faits de violences conjugales sur lesquels s'est également fondée l'autorité administrative ont fait l'objet d'un classement sans suite. Par ailleurs, il n'apparait pas que la présence du requérant sur le territoire constitue une menace pour l'ordre public. Au surplus, contrairement à ce qui est indiqué dans l'arrêté contesté, il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal des services de police en date du 13 mars 2023, que le requérant ne s'oppose pas à son éloignement ayant déclaré qu'il " respecte(ra) la décision ". Par suite, en considération de ces éléments et eu égard aux conséquences de la décision sur la possibilité pour M. C de rendre visite à son épouse et à leur jeune fils régulièrement établis en France, si ces derniers entendent s'y maintenir, le préfet de la Gironde a commis une erreur d'appréciation en prononçant à l'encontre du requérant une interdiction de retour en France pendant une durée de trois ans. Dès lors, M. C est fondé à demander l'annulation de cette décision.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 14 mars 2023 en tant qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. Le présent jugement, qui n'annule que l'interdiction de retour sur le territoire français, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction du requérant doivent donc être rejetées.
Sur les frais d'instance :
15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : M. B C est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La décision du 14 mars 2023 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulée
Article 3 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet de la Gironde.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2023
Le magistrat désigné,
E. WILLEM La greffière,
H. MALO
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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03/08/2026