mardi 11 avril 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2301793 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Eloignement 72 heures |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 6 avril 2023, M. D A C, représenté par Me Cazanave, avocat, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2023 par lequel le préfet de Lot-et-Garonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a fixé le pays de destination ;
3°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2023 par lequel le préfet de Lot-et-Garonne l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de quarante-cinq jours ;
4°) d'enjoindre au préfet de Lot-et-Garonne de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir et de lui attribuer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour et de prendre sans délai toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement à son conseil d'une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, à défaut d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la même somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant des moyens communs aux deux arrêtés attaqués :
- ces arrêtés sont entachés d'un vice d'incompétence de leur signataire ;
- ils sont entachés d'un vice de procédure faute pour lui d'avoir pu bénéficier du droit d'être entendu ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai :
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an :
- cette décision est privée de base légale compte tenu de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le préfet de Lot-et-Garonne s'est fondé sur d'autres critères que ceux limitativement énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; la circonstance qu'il ait été interpellé pour conduite de véhicule sans permis ne suffit pas à caractériser une menace à l'ordre public de nature à justifier une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :
- cette décision est privée de base légale compte tenu de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
S'agissant de l'arrêté portant assignation à résidence :
- cet arrêté est privé de base légale compte tenu de l'illégalité de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an et fixation du pays de renvoi.
Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2023, le préfet de Lot-et-Garonne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A C ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Molina-Andréo, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue par les articles L. 614-6 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 11 avril 2023, a été entendu :
- le rapport de Mme Molina-Andréo, magistrate désignée ;
Les parties n'étant ni présentes ni représentées, l'instruction a été close à l'issue de l'audience, en vertu de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. D A C, ressortissant marocain né le 19 janvier 1991, est arrivé en France le 21 avril 2017, sous couvert de son passeport revêtu d'un visa de long séjour " travailleur saisonnier " et a bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle en qualité de travailleur saisonnier valable du 9 mai 2017 au 8 mai 2020. Ayant sollicité le 29 juin 2021 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de Haute-Garonne a, par un arrêté du 31 décembre 2021 dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 20 octobre 2022, pris à son encontre une décision de refus de séjour, assortie d'une obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et de la fixation du pays de renvoi. Il n'a pas exécuté la mesure d'éloignement. Le requérant ayant été interpellé le 4 avril 2023 par les services de la direction départementale de la sécurité publique de Lot-et-Garonne pour des faits de conduite sans permis de conduire et d'infraction à la législation des étrangers, le préfet de Lot-et-Garonne a, par un arrêté du 5 avril 2023, pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et de la fixation du pays de destination. Par un arrêté du même jour, le préfet de Lot-et-Garonne l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. A C demande l'annulation de ces deux arrêtés.
Sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ( ) ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs :
3. M. Florent Farge, secrétaire général de la préfecture de Lot-et-Garonne, et signataire des arrêtés attaqués, bénéficiait, par l'article 1er de l'arrêté du préfet de Lot-et-Garonne du 29 décembre 2021, régulièrement publié le 30 décembre 2021 au recueil des actes administratifs spécial n° 47-2021-220 de la préfecture, d'une délégation de signature " en toutes matières () à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires relevant des attributions de l'Etat dans le département de Lot-et-Garonne, rapports, correspondance et actes et pièces comptables ", à l'exception de certaines matières limitativement énumérées au titre desquelles ne figure pas les arrêtés contestés. Si l'article 2 de cet arrêté précise que la " délégation de signature consentie à M. E B à l'article 1er du présent arrêté s'applique notamment aux décisions suivantes relevant des dispositions du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ", la liste des décisions citées n'est toutefois pas exhaustive. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés en litige doit être écarté comme manquant en fait.
4. Aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Il résulte toutefois également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il implique ainsi que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.
5. Il ressort des pièces du dossier que, lors de l'audition de M. A C par un brigadier de police qui s'est tenue le 4 avril 2023, diverses questions lui ont été posées, relatives notamment à son séjour en France, sa situation irrégulière sur le territoire, et à son souhait de rester sur le sol français, auxquelles il a répondu. Le requérant ne précise pas en quoi il aurait disposé d'autres informations pertinentes tenant à sa situation qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit pris l'arrêté contesté et qui, si elles avaient pu lui être communiquées à temps, auraient été susceptibles d'influer sur le sens de celui-ci. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai :
6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
7. Si M. A C soutient qu'il séjourne en France depuis 2017 de manière continue et qu'il y dispose du centre de ses intérêts personnels et familiaux dès lors qu'y résident ses deux sœurs, dont l'une est de nationalité française, il n'apporte aucun élément de nature à attester de l'intensité de ses relations avec celles-ci. A l'inverse, il ressort des pièces du dossier que le requérant est célibataire, sans enfant et que l'ancienneté de son séjour a été partiellement acquise par un maintien irrégulier sur le territoire national en dépit d'une mesure d'éloignement édictée par le préfet de Haute-Garonne par un arrêté du 31 décembre 2021. L'intéressé qui ne fait état d'aucune adresse fixe en France, ni d'aucune profession, ne bénéficie d'aucune intégration particulière sur le territoire national. Dans ces conditions, la décision attaquée portant obligation de quitter le territoire français sans délai n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. A C une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Elle n'a, dès lors, pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, cette décision n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation sur la situation personnelle de l'intéressé.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an :
8. Aucun des moyens dirigés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant fondé, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, soulevé à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, doit être écarté.
9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
10. M. A C soutient que l'autorité préfectorale doit, en cas d'édiction d'une interdiction de retour sur le territoire français, pondérer sa décision en prenant en compte les quatre critères prévus par la loi et ne peut ainsi légalement se fonder sur d'autres critères que ceux prévus expressément par les dispositions énumérées à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. S'il ressort de l'arrêté attaqué que le préfet de Lot-et-Garonne indique avoir examiné la situation du requérant notamment au regard de ses ressources et de son maintien irrégulier sur le territoire national, il ressort en tout état de cause des termes même de cet arrêté que ces éléments ont été pris en compte dans le cadre de l'appréciation de l'absence d'atteinte disproportionnée de la mesure au regard du droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit tel que soulevé ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
11. Aucun des moyens dirigés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant fondé, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, soulevé à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi, doit être écarté.
En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :
12. Aucun des moyens dirigés à l'encontre de l'arrêté du 5 avril 2023 portant obligation de quitter le territoire français, interdiction de retour pour une durée d'un an et fixation du pays de renvoi n'étant fondé, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cet arrêté, soulevé à l'encontre de l'arrêté portant assignation à résidence du même jour, doit être écarté.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A C n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés attaqués des 5 avril 2023. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.
DÉCIDE :
Article 1er : M. A C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A C est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A C et au préfet de Lot-et-Garonne.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 11 avril 2023.
La magistrate désignée,
B. MOLINA-ANDREO La greffière,
H. MALO
La République mande et ordonne au préfet de Lot-et-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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