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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2303405

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2303405

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2303405
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELARL ULDRIF ASTIE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I - Par une requête n° 2303405 enregistrée le 26 juin 2023 et des pièces complémentaires enregistrées le 2 octobre 2023, M. A B, représenté par Me Astié, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 2 mars 2023 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 80 euros par jour de retard et, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

- la décision n'est pas motivée ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est illégale dès lors qu'eu égard à son intégration particulièrement forte sur le territoire, le préfet aurait dû lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Le préfet de la Gironde n'a pas produit de mémoire en défense.

M. B a obtenu l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle le 9 mai 2023.

II - Par une requête n° 2401711, enregistrée le 8 mars 2024, M. A B, représenté par Me Astié, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du préfet de la Gironde du 24 janvier 2024 par lesquelles il a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

- la décision est entachée d'incompétence du signataire de l'acte, dès lors que la délégation de signature du préfet doit être notifiée par écrit et que la signataire de l'acte en litige ne justifie pas d'une délégation lui permettant de signer ce type d'arrêté ;

- la décision est insuffisamment motivée, en particulier, le préfet ne fait pas état des éléments propres à sa situation ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il remplit l'intégralité des conditions de cet article ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il remplit les conditions prévues à l'article L. 423-7 du même code, le préfet était tenu de saisir la commission du titre de séjour ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- la décision est entachée d'incompétence du signataire de l'acte, dès lors que la délégation de signature du préfet doit être notifiée par écrit et que la signataire de l'acte en litige ne justifie pas d'une délégation lui permettant de signer ce type d'arrêté ;

- la décision est insuffisamment motivée, en particulier, le préfet ne fait pas état des éléments propres à sa situation ;

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 avril 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par M. B ne sont pas fondés.

M. B a obtenu l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle le 7 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fazi-Leblanc, première conseillère,

- les observations de Me Kecha, représentant M. B, présent à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ghanéen né le 31 décembre 1982, déclare être entré en France le 4 mars 2019. Il déclare vivre en concubinage avec Mme C, originaire du Ghana naturalisée française le 22 février 2019 et avoir eu avec elle un enfant, D, né le 8 décembre 2019. Le 2 novembre 2022, il a sollicité un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-7, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le 24 janvier 2024, le préfet de la Gironde a pris un arrêté par lequel il a refusé de lui délivrer un titre de séjour, il l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et il a fixé le pays de destination de son éloignement. M. B demande l'annulation des décisions portant refus d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et qu'un titre de séjour lui soit délivré.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2303405 et 2401711 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour qu'il soit statué par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige :

3. Si le silence gardé par l'administration sur une demande fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

4. Il résulte de ce qui précède que la requête n° 2303405 de M. B tendant à l'annulation de la décision par laquelle le préfet de la Gironde a implicitement refusé de lui délivrer un titre de séjour doit être regardée comme étant dirigée contre la décision explicite du 24 janvier 2024 par laquelle le préfet de la Gironde a confirmé ce refus en l'assortissant d'une obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et en fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".

6. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. B sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Gironde a considéré qu'il ne justifiait pas de manière probante contribuer à l'entretien et à l'éducation de son enfant, ni entretenir des relations régulières et suivies avec celui-ci et subvenir à ses besoins.

7. Toutefois, il n'est pas contesté que M. B est le père de l'enfant de Mme C, D B, né le 8 décembre 2019, de nationalité française, qu'il a reconnu le 2 novembre 2021. M. B produit plusieurs pièces qui rendent vraisemblable sa vie commue avec Mme C, notamment une facture du fournisseur d'eau et plusieurs factures du fournisseur d'électricité qui mentionnent les deux noms et une adresse commune ainsi qu'une attestation du fournisseur d'électricité qui indique qu'ils possèdent un abonnement commun. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme C travaille comme cuisinière dans un restaurant à Bordeaux depuis le 2 juin 2015, que M. B possède un contrat de travail à durée indéterminée dans ce même restaurant depuis le 18 juillet 2023 comme plongeur et il verse au dossier les bulletins de salaires qui en attestent. S'agissant de la contribution à l'entretien et à l'éducation de D, M. B verse au dossier une attestation de Mme C qui indique que M. B vivait avec elle et son premier enfant avant la naissance de D, qu'il " fait ses devoirs de père ", qu'il " achète de la nourriture pour la maison ", qu'il " achète aussi des habits " et qu'il " amène D à l'école et au terrain de jeux ". En outre, le requérant produit également une attestation aux deux noms indiquant que l'enfant a été inscrit en crèche, une attestation de la directrice de l'école maternelle de Bordeaux dans laquelle est scolarisé D, datée du 8 septembre 2022, indiquant que M. B accompagne et vient régulièrement chercher l'enfant et une attestation du médecin établie le 8 septembre 2022 qui atteste que l'enfant est suivi au cabinet médical et qu'il est régulièrement suivi accompagné par son père depuis le 8 décembre 2021. Dans ces conditions, les éléments produits par M. B sont de nature à établir l'existence de sa contribution à l'entretien et à l'éducation de son enfant. Dès lors, celui-ci est fondé à soutenir que c'est à tort que le préfet a refusé de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 24 janvier 2024 rejetant la demande de titre de séjour de M. B doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour l'obligeant à quitter le territoire français et fixant le pays de destination de son éloignement.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

10. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, sous réserve d'un changement de circonstances de droit ou de fait, que le préfet de la Gironde délivre à M. B la carte de séjour temporaire mentionnée à l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de la Gironde de procéder à la délivrance de ce titre dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Astié, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Astié de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 janvier 2024 du préfet de la Gironde est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " parent d'enfant français " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Astié la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Astié et au préfet de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ferrari, président,

Mme E et Mme Fazi-Leblanc, premières conseillères,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La rapporteure,

S. FAZI-LEBLANC

Le président,

D. FERRARI

La greffère,

E. SOURIS

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière, ; 2401711

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