mercredi 6 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2304161 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés les 27 juillet et 24 août 2023, Mme A B, représentée par Me Coste, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 février 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", ou subsidiairement " salarié ", dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à venir ou, à défaut, d'enjoindre à cette autorité de procéder à un nouvel examen de sa demande et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte, dans les deux cas, de 150 euros par jour de retard, à compter du mois suivant la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat à verser à son conseil la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- cette décision est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;
- elle est entachée d'erreurs de fait ;
- la décision de refus de titre de séjour méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle doit être annulée, du fait de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie familiale normale et à l'intérêt supérieur de son fils ;
- la décision fixant le pays de renvoi méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 août 2023, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mai 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers ;
- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Cabanne, présidente-rapporteure ;
- et les observations de Me Coste pour Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, de nationalité arménienne, est entrée en France irrégulièrement le 26 décembre 2014 selon ses déclarations. Sa demande d'asile, présentée le 4 février 2015, a été rejetée par décision du 30 octobre 2015 de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, décision confirmée le 18 mai 2016 par la Cour nationale du droit d'asile. Le 4 juillet 2022, elle sollicite son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 7 février 2023, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer le titre de séjour demandé, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de ces décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en 2014 sur le territoire français à l'âge de 32 ans. A cet égard, elle produit de nombreux documents, tels des attestations et des certificats de scolarité de ses enfants, de nature à démontrer la continuité de son séjour sur le territoire français depuis son arrivée. Elle est la mère de trois enfants, dont un est né sur le territoire français en 2016, qui sont scolarisés depuis plusieurs années. L'aîné, âgé de 23 ans, est titulaire depuis le 13 avril 2022 d'une carte pluriannuelle " vie privée et familiale ", renouvelée une fois et valable jusqu'au 19 mars 2025 et poursuit des études universitaires avec succès pour devenir expert-comptable. Il en va de même du cadet, âgé de 20 ans, titulaire du même titre de séjour valable jusqu'en mars 2024, lequel était inscrit à la date de la décision attaquée en deuxième année de BUT Génie civil Construction durable. Outre ses enfants, il ressort également des pièces du dossier que Mme B fait des efforts particuliers d'intégration. Elle a exercé des activités bénévoles, notamment comme coiffeuse, au sein des structures du secours populaire, de l'épicerie sociale de Cognac, des Restos du cœur et de la Croix-Rouge. Les responsables de ces associations ont relevé son sérieux, son dynamisme et sa disponibilité envers les bénéficiaires des services de ces structures. Mme B maîtrise la langue française et justifiait d'une promesse d'embauche en qualité de coiffeuse à la date de la décision attaquée. Dans ces circonstances particulières, marquées notamment par le profond ancrage en France de ses enfants et la bonne intégration de la famille, ainsi que le révèlent les attestations produites, et en dépit de la situation irrégulière de son conjoint, la décision portant refus de lui délivrer un titre de séjour a porté au droit de Mme B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
4. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 7 février 2023 par lequel le préfet de la Gironde a rejeté la demande de titre de séjour de Mme B et, par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement doivent être annulées.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ". Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ".
6. Le présent jugement implique, eu égard au motif d'annulation retenu, que le préfet de la Gironde délivre à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
7. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat, Me Coste, peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros.
DÉCIDE :
Article 1er : L'arrêté du 7 février 2023 est annulé.
Article 2 : : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à Mme B un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Me Coste la somme de 1 200 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet de la Gironde et à Me Coste.
Délibéré après l'audience du 22 novembre 2023, à laquelle siégeaient :
Mme Cabanne, présidente,
M. Naud, premier conseiller,
M. Pinturault, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2023.
La présidente-rapporteure,
C. CABANNE L'assesseur le plus ancien,
M. NAUD
La greffière,
M-A PRADAL
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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