mardi 17 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2304422 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 5ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 9 août 2023, M. E, représenté par Me Ghettas, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 4 août 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions :
- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;
En ce qui concerne la décision de refus de séjour :
- la décision est insuffisamment motivée ;
- le préfet de la Gironde n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision est insuffisamment motivée ;
- le préfet de la Gironde n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- la décision est illégale en raison de l'illégalité des décisions de refus de séjour et d'obligation de quitter le territoire français sur lesquelles elle se fonde ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :
- la décision est insuffisamment motivée ;
- le préfet de la Gironde n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- la décision est illégale en raison de l'illégalité des décisions de refus de séjour et d'obligation de quitter le territoire français sur lesquelles elle se fonde ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors notamment qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public.
Par un mémoire en défense enregistré le 12 septembre 2023, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 septembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Chauvin, présidente, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. E, de nationalité camerounaise, né le 5 août 1988, déclare être entré en France le 6 novembre 2021. Après le rejet de sa demande d'asile présentée le 21 décembre 2021 par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 16 mai 2022, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 25 avril 2023, il a sollicité le 5 juin 2023, son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 4 août 2023, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. M. C demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :
2. Par un arrêté du 31 mars 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de la Gironde et régulièrement accessible sur le site internet de la préfecture, le préfet de la Gironde a donné délégation à M. A B, directeur des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer, notamment toutes décisions prises en application des livres II, IV, V, VI, VII et VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au nombre desquelles figurent les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
4. Il résulte des termes de la décision litigieuse que le préfet de la Gironde a visé les textes dont il a fait application, en particulier la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment ses articles L. 424-1 et L. 424-9, le 4° de l'article L. 611-1 et l'article L. 435-1. Il a également énoncé les éléments de fait caractérisant la situation de M. C, sa date d'entrée sur le territoire français, à savoir le 6 novembre 2021, sa demande d'asile présentée le 21 décembre 2021, son rejet par une décision de l'Office français de protection des réfugiés du 16 mai 2022, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 25 avril 2023, avant d'indiquer qu'il ne pouvait se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement des articles L. 424-1 et L. 424-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ensuite, le préfet a considéré que l'intéressé ne démontrait pas de manière probante le caractère humanitaire ou exceptionnel dont relèverait sa situation et précise au regard des principaux éléments objectifs et concrets caractérisant la vie privée et familiale de l'intéressé, qu'il ne souhaite pas utiliser le pouvoir discrétionnaire que lui confère l'article L. 435-1 du même code. Ainsi, le préfet a énoncé de manière suffisamment précise les considérations de fait et de droit sur lesquelles il s'est fondé pour prendre sa décision et a examiné de manière suffisamment approfondie la situation personnelle du requérant. Il s'ensuit que les moyens tirés de l'insuffisante motivation et du défaut d'examen doivent être écartés.
5. En second lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".
6. Il ressort des pièces du dossier que M. C, qui est entré récemment en France, soutient que sa situation relève de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels justifiant son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il craint d'être persécuté en cas de retour au Cameroun en raison de son homosexualité, pays dans lequel l'homosexualité est réprimée pénalement. Toutefois, il n'établit pas, par les pièces qu'il produit la réalité des risques auxquels il serait personnellement exposé en cas de retour dans son pays d'origine, alors au demeurant, que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile, confirmé par la Cour nationale du droit d'asile. Il ne conteste pas non plus qu'il est démuni de toute attache privée ou familiale sur le territoire français et ne justifie pas d'une insertion particulière. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
7. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, mentionne tant les motifs de droit que les éléments de fait sur lesquels le préfet de la Gironde s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français. Les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de cette décision et du défaut d'examen particulier de la situation du requérant doivent être écartés.
8. En second lieu, si M. C soulève la méconnaissance de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales aux termes duquel " Toute personne a droit à la liberté / Toute personne arrêtée a le droit de savoir pourquoi / Elle doit être jugée rapidement ou être libérée en attendant son procès ", il n'apporte aucun élément permettant au juge d'apprécier le bienfondé de son moyen. Par ailleurs, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'ayant pas pour objet de déterminer le pays à destination duquel il sera, le cas échéant, éloigné, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention, à le supposer soulevé, et de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences d'une exceptionnelle gravité en cas de retour dans son pays d'origine, ne peuvent qu'être écartés.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
9. En premier lieu, aucun des moyens dirigés contre le refus de séjour et l'obligation de quitter le territoire français n'étant fondé, M. C ne peut exciper de l'illégalité de ces décisions pour contester celle fixant le pays de renvoi.
10. En second lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 6 que M. C n'établit pas le caractère personnel, actuel et réel des risques encourus en cas de retour dans son pays d'origine, ni que les autorités de ce pays ne seraient pas en mesure de lui apporter à titre individuel une protection appropriée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :
11. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
12. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au préfet, s'il entend assortir sa décision portant obligation de quitter le territoire dans un délai déterminé, d'une interdiction de retour sur le territoire, dont la durée ne peut dépasser deux ans, de prendre en considération les quatre critères énumérés par l'article précité que sont la durée de présence sur le territoire de l'intéressé, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France et les circonstances, le cas échéant, qu'il ait fait l'objet d'une ou plusieurs précédentes mesures d'éloignement et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public.
13. En l'espèce, il n'est pas contesté que la présence de M. C ne constitue pas une menace à l'ordre public et il n'est pas allégué qu'il aurait déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir qu'en fixant à deux ans, soit la durée maximale prévue par les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la durée de l'interdiction de retour prononcée à son encontre, le préfet de la Gironde a commis une erreur d'appréciation. Par suite et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision, M. C est fondé à en demander l'annulation.
14. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 4 août 2023 du préfet de la Gironde doit être annulé en tant seulement qu'il fixe une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.
Sur les frais de l'instance :
15. L'Etat n'étant pas pour l'essentiel la partie perdante dans la présente instance, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par le requérant sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 4 août 2023 du préfet de la Gironde est annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de M. C une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 3 octobre 2023 à laquelle siégeaient :
Mme Chauvin, présidente,
Mme de Gélas, première conseillère,
Mme Ballanger, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2023.
La première assesseure,
C. DE GÉLASLa présidente,
A. CHAUVIN
La greffière,
C. JANIN
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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