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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2304754

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2304754

mercredi 19 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2304754
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDE SEZE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 août 2023 et le 7 mai 2024, M. B C, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentant de son fils mineur E C, représenté par Me de Sèze, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 août 2023 par laquelle D français de l'immigration et de l'intégration a mis fin aux conditions matérielles d'accueil dont il bénéficiait ;

2°) d'enjoindre à D français de l'immigration et de l'intégration de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, et ce depuis leur refus ;

3°) de mettre à la charge de D français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision en litige est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation, dès lors qu'elle n'évoque pas les courriers adressés à D français de l'immigration et de l'intégration dès le lendemain de la proposition d'hébergement, au sein desquels le requérant indique qu'il ne peut accepter la proposition de transfert si son épouse n'est pas autorisée à vivre avec lui et leur fils, que cette décision mentionne qu'un délai de quinze jours lui a été laissé pour présenter ses observations, alors même qu'elle est intervenue moins d'une semaine après le courrier par lequel il a été informé de l'intention de D de mettre fin aux conditions matérielles d'accueil, et qu'un refus partiel des conditions matérielles d'accueil n'a pas été examiné ;

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'en méconnaissance des articles L. 522-1 et suivants et R. 522-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il n'est pas établi que sa vulnérabilité aurait été examinée en dépit de la présence d'un enfant en bas âge dans une famille sans ressource ;

- la décision litigieuse est entachée d'un vice de procédure au regard des articles L. 551-16 et D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la décision de cessation des conditions matérielles d'accueil est intervenue avant l'expiration du délai légal de quinze jours dont il disposait pour faire valoir ses observations, ce qui l'a privé d'une garantie ;

- la décision contestée est entachée d'un vice de procédure compte tenu de l'absence de formation spécifique de l'agent ayant mené l'entretien de vulnérabilité, telle qu'exigée par l'article L. 522-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la proposition d'hébergement de D français de l'immigration et de l'intégration était irrégulière dès lors qu'elle comportait une mention selon laquelle " tout refus de signature sera assimilé à un refus des conditions matérielles d'accueil ", le contraignant à l'acceptation et l'ayant induit en erreur dès lors qu'aucun texte légal ou réglementaire ne prévoit qu'un refus d'hébergement vaut renoncement aux conditions matérielles d'accueil, et qu'il n'a pas été informé, au stade de cette proposition, que son épouse ne pourrait être hébergée avec lui et leur fils ;

- la décision en litige est illégale du fait de l'illégalité du contenu du questionnaire fixé par l'arrêté pris en application de l'article R. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui ne permet pas d'apprécier la vulnérabilité d'un demandeur d'asile selon les critères fixés par l'article L. 522-3 du même code, aucune question n'étant posée au demandeur sur sa situation de santé, ni sur les éventuels tortures, viols ou autres formes graves de violence qu'il aurait subies ;

- la décision contestée méconnaît l'article L. 551-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'a pas été informé, préalablement à toute décision concernant ses conditions matérielles d'accueil, des modalités d'octroi, de refus ou de cessation de celles-ci, et notamment de la possibilité de faire valoir un motif légitime concernant la tardiveté du dépôt de sa demande, ce qui l'a privé d'une garantie ;

- il a été privé d'une garantie en l'absence d'information concernant la possibilité de bénéficier d'un examen de santé, tel qu'elle est prévue par les articles L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, L. 321-3 et R. 321-5 du code de la sécurité sociale et l'article 4 de l'arrêté du 20 juillet 1992 relatif aux examens périodiques de santé, alors même qu'il ne bénéficie d'aucun suivi médical et qu'il a un état de santé dégradé, dont il n'a pas été informé qu'il pouvait le faire valoir auprès de D français de l'immigration et de l'intégration lors de l'entretien de vulnérabilité ;

- la décision attaquée méconnaît les articles L. 551-16, R. 551-21, D. 553-3, L. 552-8 et R. 552-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions et stipulations dès lors qu'une décision de cessation des conditions matérielles d'accueil ne peut être fondée sur un refus d'hébergement, qui ne peut donner lieu qu'à un refus d'octroi de ces conditions, que la proposition d'hébergement qui lui a été faite n'a pas pris en compte la mère de son enfant, que cette proposition imposait à la famille de se séparer et à son enfant de vivre à plus de huit cent kilomètres de sa mère et que la cessation des conditions matérielles d'accueil de la cellule familiale méconnaît l'intérêt supérieur de son enfant mineur ;

- la demande d'asile de M. C et de son fils mineur est toujours en cours d'instruction auprès de la Cour nationale du droit d'asile, aucune décision n'ayant été prise à la suite du recours adressé à la Cour en août 2023.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 avril 2024, D français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- par une décision du 13 avril 2023, D français de protection des réfugiés et apatrides a définitivement rejeté la demande d'asile de l'enfant E C, de sorte que le requérant n'est plus éligible aux conditions matérielles d'accueil depuis le 1er mai 2023 et que les conclusions à fin d'injonction sont devenues sans objet à compter de cette date ;

- les autres moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Jaouën a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant ivoirien né le 22 juillet 1986, est entré en France en décembre 2020. A la suite de sa relation de couple avec Mme A, ressortissante ivoirienne dont la demande d'asile a été rejetée, est né leur fils E C, ressortissant ivoirien, le 7 octobre 2022. M. C a déposé une demande d'asile en son nom personnel ainsi qu'au nom de son enfant le 30 décembre 2022. Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lui a d'abord été refusé en raison de la tardiveté de sa demande d'asile, mais cette décision a été suspendue, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, par une ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 18 juillet 2023. M. C a été convoqué dans les services de D français de l'immigration et de l'intégration à Cergy le 25 juillet 2023, aux fins d'évaluation de sa vulnérabilité, et un hébergement lui a été proposé à Bidos, dans le département des Pyrénées-Atlantiques. Par la voie de son conseil, il a adressé le 26 juillet 2023 un courrier à D français de l'immigration et de l'intégration afin que la mère de son enfant puisse être accueillie avec lui au sein du centre d'hébergement de Bidos. Par un courrier du 2 août 2023, D français de l'immigration et de l'intégration a fait part au requérant de son intention de mettre totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont il bénéficiait, au motif qu'il n'avait pas rejoint le lieu d'hébergement vers lequel il a été orienté dans les 5 jours, et l'a informé qu'il disposait d'un délai de 15 jours pour faire valoir ses observations. Par une décision du 11 août 2023, dont M. C demande l'annulation en son nom personnel et au nom de son fils mineur, D français de l'immigration et de l'intégration a décidé de mettre totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficiait M. C à son propre titre et au titre de son fils mineur.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / 1° Il quitte la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 551-3 ; / 2° Il quitte le lieu d'hébergement dans lequel il a été admis en application de l'article L. 552-9 ; (). La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret () ". Aux termes de l'article R. 551-5 du même code : " A défaut de présentation du demandeur dans le délai de cinq jours, mentionné à l'article R. 551-3, il peut être mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil, en application de l'article L. 551-16 ". Aux termes de l'article D. 551-18 du même code : " La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-16 est écrite, motivée et prise après que le demandeur a été mis en mesure de présenter à D français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans un délai de quinze jours. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Cette décision prend effet à compter de sa signature. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que le courrier par lequel D français de l'immigration et de l'intégration informait M. C de son intention de mettre fin au bénéfice pour ce dernier des conditions matérielles d'accueil, daté du 2 août 2023, a été notifié à l'adresse du requérant connue de l'administration le 11 août 2023 et que la décision mettant fin à ces conditions a été prise le 11 août 2023 et a été notifiée le 25 août 2023. Ainsi, M. C n'a pas disposé du délai de quinze jours prévu par l'article D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour présenter ses observations à compter de la réception du courrier du 2 août 2023, ce qui a été de nature à le priver d'une garantie. Dans ces circonstances, le requérant est fondé à soutenir que la décision en litige est entachée d'un vice de procédure du fait de la méconnaissance de la procédure contradictoire prévue par les dispositions précitées de l'article D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. Il résulte de ce qui précède que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 11 août 2023 par laquelle D français de l'immigration et de l'intégration a mis fin au bénéfice, pour lui-même et son fils mineur, des conditions matérielles d'accueil.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Aux termes de l'article L. 551-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". Aux termes de l'article L. 551-13 du même code : " Le versement de l'allocation pour demandeur d'asile prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". Aux termes de l'article L. 551-14 du même code : " Lorsque le droit au maintien de l'étranger a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil prend fin dans les conditions suivantes : () 3° Dans les autres cas, au terme du mois au cours duquel a expiré le délai de recours contre la décision de D français de protection des réfugiés et apatrides ou, si un recours a été formé, au terme du mois au cours duquel la décision de la Cour nationale du droit d'asile a été lue en audience publique ou notifiée s'il est statué par ordonnance () ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " () Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de D a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance. ". Enfin, l'article L. 542-2 du même code énumère les cas dans lesquels, par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin dès que D français de protection des réfugiés et apatrides a pris une décision de rejet.

6. Il ressort des pièces du dossier que si la demande d'asile formée par M. C en son nom personnel et au nom de son fils mineur E a été rejetée par une décision de D français de protection des réfugiés et apatrides du 13 avril 2023, notifiée le 18 mai suivant, l'intéressé a formé contre cette décision un recours devant la Cour nationale du droit d'asile, enregistré le 23 août 2023, et bénéficiait, ainsi que son fils, d'une attestation de demande d'asile délivrée le 23 octobre 2023 et valable jusqu'au 22 avril 2024. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la Cour nationale du droit d'asile aurait statué sur ce recours, ni que M. C et son fils se trouveraient dans l'un des cas, énumérés à l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans lesquels le droit de se maintenir sur le territoire prend fin dès que D français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté la demande d'asile. Dans ces circonstances, D français de l'immigration et de l'intégration n'est pas fondé à soutenir qu'aucune injonction ne peut être prononcée au motif que M. C et son fils ne seraient plus éligibles aux conditions matérielles d'accueil.

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique seulement que le directeur de D français de l'immigration et de l'intégration procède au réexamen de la situation de M. C et de son fils mineur E C. Dès lors, il y a lieu d'enjoindre au directeur de D français de l'immigration et de l'intégration d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de D français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 200 euros à verser à Me de Sèze, avocat de M. C, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 11 août 2023, par laquelle D français de l'immigration et de l'intégration a mis fin au bénéfice, pour M. B C et son fils mineur E C, des conditions matérielles d'accueil, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au directeur de D français de l'immigration et de l'intégration de procéder au réexamen de la situation de M. C et de son fils mineur E C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me de Sèze, avocat de M. C, une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à D français de l'immigration et de l'intégration et à Me de Sèze.

Délibéré après l'audience du 29 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Cornevaux, président,

- Mme Jaouën, première conseillère,

- Mme Caste, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.

La rapporteure,

S. JAOUËN

Le président,

G. CORNEVAUX La greffière,

I. MONTANGON

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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