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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2305014

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2305014

jeudi 21 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2305014
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU-3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 septembre 2023, Mme F C E, représentée par Me Kaoula, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 août 2023, notifié le 28 août, par lequel le préfet de la Dordogne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'un vice d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il a été pris en méconnaissance de son droit à être entendue ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation :

- il méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnait les stipulations de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 octobre 2023, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme C E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondmentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. D pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F C E, ressortissante vénézuélienne née le 12 août 1988, déclare être entrée en France le 5 février 2022. Elle a sollicité l'asile mais par une décision du 8 novembre 2022, prise en procédure accélérée, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande et ce rejet a été confirmé par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 16 mai 2023. Mme C E demande l'annulation de l'arrêté du 16 août 2023, notifié le 28 août, par lequel le préfet de la Dordogne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours pour rejoindre le pays dont elle possède la nationalité ou tout autre pays dans lequel elle est légalement admissible.

Sur les conclusions aux fins d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Mme C E ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 novembre 2023, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions relatives à son admission provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A B, sous-préfet, directeur de cabinet du préfet de la Dordogne, disposait par arrêté du 3 mars 2023 publié le même jour au recueil des actes administratifs n°24-2023-009 d'une délégation lui permettant de signer, en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général de la préfecture, toutes décisions, concernant la situation administrative des étrangers en situation irrégulière, toutes décisions d'éloignement et décisions accessoires s'y rapportant prises en application du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont font partie les décisions de l'arrêté en litige. Il n'est pas établi que le secrétaire général de la préfecture de la Dordogne n'était pas effectivement absent ou empêché à la date de l'arrêté attaqué. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

6. La décision attaquée, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressée, vise les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables à la situation de Mme C E et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La décision mentionne également les circonstances de fait propre à la situation de Mme C E. Ces circonstances de droit et de fait, qui permettent de vérifier que le préfet de la Dordogne a procédé à un examen réel et sérieux de sa situation sont suffisamment développées pour avoir mis utilement Mme C E en mesure de comprendre et de discuter les motifs de cette décision. Ainsi, le moyen tiré du défaut de motivation de sa situation doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. " Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que si les stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne s'adressent pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union et que le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est ainsi inopérant, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

8. Mme C E soutient qu'elle n'a pas été en mesure de faire utilement valoir des observations avant l'édiction de l'arrêté litigieux. Toutefois, alors qu'il était loisible à l'intéressée, dans le cadre du dépôt de sa demande d'asile, de faire valoir tout élément pertinent relatif à sa situation personnelle, la requérante n'établit ni même n'allègue avoir été empêchée de faire part au préfet de tout élément complémentaire ou qu'elle aurait, en vain, sollicité un entretien avec les services préfectoraux. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté litigieux aurait été pris en méconnaissance de son droit d'être entendue. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales dispose que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

10. Mme C E fait valoir qu'elle est entrée en France le 5 février 2022 avec son fils mineur, en provenance de l'Espagne. Elle fait également valoir qu'elle est actuellement inscrite, depuis le 6 juillet 2023, comme étudiante à l'université de Bordeaux et que son état de santé nécessite des soins particuliers qui compte tenu de la dégradation du système de santé du Venezuela ne peuvent lui être prodigués dans son pays d'origine. Cependant, il ressort des pièces du dossier que Mme C E n'a déposé aucun dossier de demande de titre de séjour en qualité d'étudiante ou d'étranger malade. Par ailleurs, le certificat médical produit par la requérante, faisant état d'une lombosciatique gauche, indique " qu'il n'y a pas de signes de souffrance médullaire ou de signes de complications nécessitant une prise en charge urgente ". Enfin, présente sur le territoire français depuis moins de deux ans, elle n'établit pas l'existence de liens intenses, stables et durables en France, ni qu'elle aurait constitué sur le territoire national le centre de ses intérêts privés et familiaux alors qu'elle ne justifie pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de trente-quatre ans. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit au respect de sa vie privée et familiales au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté.

11. En cinquième lieu, il résulte de ce qui précède que le préfet n'a pas inexactement apprécié les éléments de la situation de la requérante, ni commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur cette situation.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. Si la requérante soutient que la décision attaquée porte atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant tel que garantie par les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, elle n'apporte aucun élément de nature à démontrer qu'il lui serait impossible de retourner avec son enfant dans son pays d'origine. Par ailleurs, elle n'apporte également aucun élément de nature à établir que l'asthme dont souffre son enfant ne pourrait être pris en charge au Venezuela. Ainsi, la décision n'ayant pas pour effet de séparer l'enfant de sa mère, elle ne porte pas atteinte à son intérêt supérieur tel que garanti par les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

14. Enfin, la requérante ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 et du préambule de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, qui créent seulement des obligations entre Etats sans ouvrir de droits aux intéressés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C E n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 16 aout 2023.

Sur les autres conclusions de la requête :

16. Par voie de conséquence, les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande de Mme C E tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F C E et au préfet de la Dordogne.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

D. D Le greffier,

Y. Jameau

La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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