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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2305319

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2305319

lundi 2 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2305319
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantKAOULA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 26 septembre 2023, enregistrée le 27 septembre 2023 au greffe du tribunal, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Pau a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. B A.

Par une requête, enregistrée le 22 septembre 2023 au greffe du tribunal administratif de Pau et un mémoire, enregistré le 30 septembre 2023, M. A, représenté par Me Kaoula, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 septembre 2023 par lequel le préfet de la Dordogne l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans ainsi que l'arrêté du 22 septembre 2023 par lequel ce préfet l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Dordogne de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 400 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'ensemble des décisions attaquées :

- l'incompétence du signataire de cette décision n'est pas établie ;

- ces décisions méconnaissent son droit d'être entendu, garanti par l'article 41 paragraphe 2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- ces décisions sont insuffisamment motivées et entachées d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- ces décisions sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle dès lors qu'il est entré régulièrement en France en 2006, alors qu'il était mineur, par la voie d'une procédure de regroupement familial et que cela fait 17 ans qu'il vit en France ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision comporte une erreur de fait dès lors qu'il est indiqué qu'il ne peut justifier résider habituellement en France depuis plus de dix ans alors qu'il a sa résidence habituelle en France depuis 2006 ;

- cette décision est entachée d'une seconde erreur de fait dès lors que le préfet indique qu'il est célibataire alors qu'il a porté à la connaissance de la préfecture l'existence de sa relation avec une ressortissante française ;

- il est protégé de l'éloignement au titre de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile compte tenu de la durée de son séjour en France ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- cette décision méconnaît les articles L. 612-2, L. 612-3 et L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le préfet n'a pas pris en compte l'ancienneté de sa présence sur le territoire français et la circonstance qu'il a été titulaire d'une carte de résident, qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public et qu'il n'existe aucun risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet ;

Sur la décision portant interdiction de retour pendant une durée de deux ans :

- cette décision est entachée d'une contradiction, les motifs de l'arrêté évoquant une durée d'un an alors que la durée retenue dans le dispositif est de deux ans ;

- cette décision méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 octobre 2023, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la tardiveté des conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 22 septembre 2023 par lequel le préfet de la Dordogne a assigné M. A à résidence.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, notamment son article 41 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Jaouën, première conseillère, en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Jaouën et les observations orales de Me Kaoula, représentant M. A, présent, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et soutient en outre que la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas été placée en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour mais en garde à vue et que l'arrêté en litige est entaché d'une contradiction de motifs sur la menace à l'ordre public et sur la circonstance qu'il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement. Le préfet de la Dordogne n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 20 septembre 2023, le préfet de la Dordogne a obligé M. B A, né le 28 juin 1992, de nationalité tunisienne, à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans. Par un arrêté du 22 septembre 2023, ce préfet a assigné M. A à résidence pour une durée de 45 jours. Dans le cadre de la présente instance, M. A demande au tribunal d'annuler l'ensemble des décisions précitées.

Sur la recevabilité des conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 22 septembre 2023 portant assignation à résidence :

2. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé (). ". Aux termes de l'article L. 732-8 du même code : " La décision d'assignation à résidence prise en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-1 peut être contestée devant le président du tribunal administratif dans le délai de quarante-huit heures suivant sa notification. Elle peut être contestée dans le même recours que la décision d'éloignement qu'elle accompagne. / Le délai de quarante-huit heures prévu au premier alinéa est également applicable à la contestation de la décision d'assignation à résidence notifiée postérieurement à la décision d'éloignement, alors même que la légalité de cette dernière a été confirmée par le juge administratif ou ne peut plus être contestée. / Les dispositions des articles L. 614-7 à L. 614-13 sont applicables au jugement de la décision d'assignation à résidence contestée en application du présent article. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 22 septembre 2023 par lequel le préfet de la Dordogne a assigné M. A à résidence, qui comporte la mention des voies et délais de recours, lui a été notifié le 23 septembre 2023 à 12h40. Or, M. A n'a demandé l'annulation de cet arrêté que par son mémoire complémentaire enregistré le 30 septembre 2023 à 22h16 au greffe du tribunal, soit au-delà du délai de quarante-huit heures qui lui était imparti pour contester cet arrêté. Il s'ensuit que les conclusions tendant à l'annulation de cet arrêté sont tardives et doivent être rejetées pour ce motif.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public (). ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. Il est constant que M. A, né en 1992, est entré sur le territoire français au bénéfice d'une procédure de regroupement familial alors qu'il était mineur. Le requérant établit, par la production de ses certificats de scolarité pour les années 2006-2007, 2007-2008 et 2009-2010, à l'issue desquelles il a obtenu un certificat d'aptitude professionnelle en tant que peintre-applicateur de revêtements, et par la production de la carte de résident dont il a bénéficié du 10 mai 2010 au 9 mai 2010, qu'il a résidé régulièrement en France à compter de 2006 et y a suivi une scolarité couronnée de l'obtention d'un diplôme. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est maintenu sur le territoire français après l'expiration de la durée de validité de sa carte de résident, dont il n'a pas demandé le renouvellement. Le requérant établit également, par la production d'un contrat à durée indéterminée à temps plein à compter du 1er novembre 2021 et d'un second contrat à durée indéterminée à temps partiel à compter du 1er septembre 2022 comme ouvrier du bâtiment, ainsi que de bulletins de salaire, qu'il a travaillé à compter de novembre 2021. En outre, M. A établit partager une vie commune depuis décembre 2022 avec une ressortissante française, dans un logement loué en vertu d'un bail conclu à leurs deux noms. Il n'est pas contesté que sa compagne est enceinte de son enfant depuis 5 semaines. Enfin, si M. A a été signalisé pour des faits de violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours et violence par une personne en état d'ivresse suivie d'une incapacité n'excédant pas huit jours commis le 19 septembre 2021, pour lesquels il a été convoqué devant le procureur le 18 octobre 2023 en vue d'une ordonnance pénale délictuelle, des faits de recel de bien provenant d'un vol commis le 5 juin 2021, des faits de détention et acquisition non autorisées et d'usage illicite de stupéfiants commis le 12 avril 2018, des faits de détention de produits stupéfiants commis le 31 octobre 2015 et le 3 septembre 2013, des faits de destructions et dégradations de biens privés commis le 1er avril 2012 et des faits de violences volontaires en réunion avec arme de 6ème catégorie commis le 8 janvier 2011, il est constant que ces faits, qui sont pour partie anciens, n'ont pas donné lieu à une condamnation de l'intéressé, de sorte que ni ces signalisations, ni la circonstance qu'il ait été interpellé le 20 septembre 2023 pour conduite sans permis, ne sauraient faire regarder le comportement de l'intéressé comme constituant une menace pour l'ordre public suffisamment caractérisée au regard de sa vie privée et familiale en France. Dans ces circonstances, et compte tenu de l'ancienneté du séjour de M. A en France, soit dix-sept ans, dont quatorze ans en situation régulière, de son arrivée en France à l'âge de 14 ans, de la vie commune qu'il partage avec une ressortissante française et de la circonstance qu'il exerce une activité professionnelle, l'intéressé est fondé à soutenir que le préfet de la Dordogne, en l'obligeant à quitter le territoire français, a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par cette mesure et ainsi méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède que la décision du 20 septembre 2023 par laquelle le préfet de la Dordogne doit être annulé, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour par lesquelles ce préfet a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans, dont la décision portant obligation de quitter le territoire français constitue la base légale.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard aux motifs du présent jugement, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Dordogne de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 20 septembre 2023 par lesquelles le préfet de la Dordogne a obligé M. A à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Dordogne de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Dordogne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 octobre 2023.

La magistrate désignée,

S. JAOUËNLa greffière,

H. MALO

La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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