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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2305453

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2305453

mardi 2 décembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2305453
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantFY-BEAUMONT

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Bordeaux a été saisi par M. A..., fonctionnaire des finances publiques, d’une demande d’indemnisation pour discrimination liée à son état de santé. Il soutenait que l’administration avait commis des fautes en déclassant son rang sur une liste d’aptitude, en refusant son avancement et en prolongeant son congé de longue durée. Le tribunal a rejeté la requête, estimant que les agissements de l’administration n’étaient pas constitutifs d’une discrimination au sens de l’article L. 131-1 du code général de la fonction publique. La solution retenue s’appuie sur les dispositions du code général de la fonction publique et de la loi du 13 juillet 1983.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi n° 2321657 du 4 octobre 2023, la présidente de la 5ème section du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Bordeaux la requête enregistrée le 18 septembre 2023 au greffe du tribunal administratif de Paris.

Par cette requête et des mémoires enregistrés les 18 septembre 2023, 27 mai 2024, 27 juin 2024 et 19 octobre 2024, M. B... A..., représenté par Me Fy-Beaumont, demande au tribunal :

1°) de condamner l’État à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions de son existence dont il a été victime du fait des agissements fautifs de l’administration ;

2°) d’ordonner toute mesure d’instruction et d’expertise afin de déterminer l’étendue des fautes commises par l’administration et des préjudices qu’il a subis ;

3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- il a été victime d’agissements constitutifs de discrimination à raison de son état de santé, en méconnaissance des dispositions de l’article L. 131-1 du code général de la fonction publique, reprenant les dispositions du deuxième alinéa de l’article 6 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires :
* d’une part, par le déclassement de son rang de 4ème à 7ème sur la liste d’aptitude au grade d’inspecteur des finances publiques à l’issue de la commission administrative paritaire locale (CAPL) du 6 novembre 2019 ;
* d’autre part, par le refus de proposer son dossier à l’avancement au titre de l’année 2021 ;
* enfin, par la prolongation de son congé de longue durée jusqu’en décembre 2020 ;
- ces illégalités sont fautives et engagent la responsabilité de l’administration ;
- il a subi une dégradation de ses conditions de travail qui est en lien avec le service ; il a subi, ainsi que son épouse, un préjudice moral ; son déclassement a engendré un stress post-traumatique ;
- il y a lieu de demander au tribunal d’ordonner à l’administration de lui communiquer l’arrêté initial par lequel l’administration l’a placé en congé de longue durée ainsi que les arrêtés subséquents, l’ensemble des demandes d’inscription sur liste d’aptitude d’accès au grade d’inspecteur des finances publiques qu’il a présentées au cours de la période 201-2022, les compte-rendu des CAPL qui se sont prononcées sur son dossier au cours de la période 2019-2022, les actes de saisine des comités médicaux ayant eu à connaître de son dossier au cours de la période 2019-2022, les pièces communiquées aux comités médicaux dans ce cadre et l’ensemble des correspondances et documents internes échangés entre les services locaux et les services centraux et entre les services locaux et les services centraux qui évoquent son dossier.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 24 mai 2024 et le 19 août 2024, le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :
- les agissements de son administration ne sont pas susceptibles de caractériser une discrimination à raison de l’état de santé de M. A... ;
- le préjudice moral du requérant n’est pas justifié ; en tout état de cause il ne saurait excéder 3 000 euros ;
- les mesures d’instruction sollicitées sont devenues sans objet et, en tout état de cause, sont dépourvues de caractère utile.

Par une ordonnance du 21 octobre 2024, la clôture de l’instruction a été fixée au 20 décembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;
- loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'État ;
- le décret n° 2010-986 du 26 août 2010 portant statut particulier des personnels de catégorie A de la direction générale des finances publiques ;
- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 relatif à la désignation des médecins agréés, à l'organisation des conseils médicaux, aux conditions d'aptitude physique pour l'admission aux emplois publics et au régime de congés de maladie des fonctionnaires ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Josserand,
- les conclusions de Mme Jaouën, rapporteure publique,
- et les observations de Me Fy-Beaumont, représentant M. A....


Considérant ce qui suit :

M. B... A... était contrôleur principal des finances publiques, en qualité d’adjoint au chef de service de la cellule informatique de la direction des services informatique (DISI) du Sud-Ouest près la direction générale des finances publiques. Il a été placé en arrêt maladie le 14 septembre 2017 puis en congé de longue durée, renouvelé en dernier lieu jusqu’au 13 décembre 2020. Le 4 janvier 2021, il a été affecté sur un poste de « pupiteur » auprès de l’assistance technique de la trésorerie de l’établissement de services informatiques (ESI) Bordeaux, tout d’abord en mi-temps thérapeutique puis à temps plein à compter du 19 avril 2021. Saisie par M. A..., la Défenseure des droits a, par une décision du 17 mars 2023, recommandé à la direction régionale des finances publiques de la région Nouvelle-Aquitaine et de la Gironde d’indemniser M. A... des préjudices que lui ont causés la discrimination dont il a été victime à raison de son état de santé. Par un courrier du 27 avril 2023, M. A... a sollicité l’indemnisation provisoire d’un préjudice financier de 6 089,76 euros et d’un préjudice moral de 20 000 euros, assortis des intérêts au taux légal. Par un courrier du 10 juillet 2023, le directeur général des finances publiques a accepté de lui verser la somme de 6 089,76 euros au titre de son préjudice financier et a proposé de lui verser la somme de 1 500 euros au titre de son préjudice moral et de ses troubles dans ses conditions d’existence. Par la présente requête, M. A... demande au tribunal de condamner l’État à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation de son préjudice moral.

Postérieurement à l’introduction de la requête, M. A... a, par un courrier du 4 octobre 2023, accepté l’indemnisation de son préjudice financier mais refusé celle de son préjudice moral. Par un courrier du 13 novembre 2023, l’administration a proposé d’indemniser son préjudice moral à hauteur de 3 000 euros, ce que l’intéressé a refusé.

Sur la faute de l’administration :

Aux termes de l’article 6 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur, repris à l’article L. 131-1 du code général de la fonction publique : « Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle ou identité de genre, de leur âge, de leur patronyme, de leur situation de famille ou de grossesse, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race ».

Le juge, lors de la contestation d'une décision dont il est soutenu qu'elle serait empreinte de discrimination au sens des dispositions précitées, doit attendre du requérant qui s'estime lésé par une telle mesure qu'il soumette au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer une atteinte au principe de l'égalité de traitement des personnes. Il incombe alors au défendeur de produire tous ceux permettant d'établir que la décision attaquée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si la décision contestée devant lui a été ou non prise pour des motifs entachés de discrimination, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

En ce qui concerne l’inscription de M. A... au tableau annuel d’avancement au grade d’inspecteur des finances publiques :

Aux termes de l’article 26 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'État, alors en vigueur, dont les dispositions ont été reprises à l’article L. 523-1 du code général de la fonction publique : « En vue de favoriser la promotion interne, les statuts particuliers fixent une proportion de postes susceptibles d'être proposés au personnel appartenant déjà à l'administration ou à une organisation internationale intergouvernementale, non seulement par voie de concours selon les modalités définies au troisième alinéa (2°) de l'article 19 ci-dessus, mais aussi par la nomination de fonctionnaires ou de fonctionnaires internationaux suivant l'une des modalités ci-après : (…) 2° Liste d'aptitude établie par appréciation de la valeur professionnelle et des acquis de l'expérience professionnelle des agents. Sans renoncer à son pouvoir d'appréciation, l'autorité chargée d'établir la liste d'aptitude tient compte des lignes directrices de gestion prévues à l'article 18 ».Aux termes de l’article 5 du décret n° 2010-986 du 26 août 2010 portant statut particulier des personnels de catégorie A de la direction générale des finances publiques : « Les inspecteurs des finances publiques sont recrutés : (…) 2° Au choix, parmi les fonctionnaires de catégorie B de la direction générale des finances publiques et les secrétaires administratifs relevant des ministres chargés de l'économie et du budget inscrits sur une liste d'aptitude. Les intéressés doivent compter, au 1er janvier de l'année de la nomination, quinze ans de services publics dont huit ans de services effectifs dans un corps classé en catégorie B ; (…) ».

Les lignes directrices de gestion en matière de promotion et de valorisation des parcours professionnels de la direction générale des finances publiques disposent, s’agissant de la liste d’aptitude au grade d’inspecteur : « Les critères de sélection qui doivent amener à sélectionner les candidats présentant les meilleures aptitudes à ce grade sont les suivants : / - La valeur professionnelle de l’agent, les acquis de son expérience professionnelle, les formations suivies, les conditions particulières d’exercice, attestant de l’engagement professionnel, de la capacité d’adaptation du candidat à des environnements nouveaux et, le cas échéant, de l’aptitude à l’encadrement des équipes. (…) / - la motivation à se projeter dans un nouveau grade : prise de responsabilités croissantes, d’investissement personnel dans les préparations aux concours et examens professionnels est une information susceptible de renforcer la qualité des dossiers de candidature ; / - la capacité à dérouler un parcours en catégorie A. Il s’agit de permettre la promotion de fonctionnaires particulièrement méritants sur l’ensemble de leur carrière et motivés pour s’engager dans l’exercice des fonctions d’inspecteur ».

Il résulte de l’instruction que M. A..., qui était classé en quatrième position de la liste d’aptitude par la commission administrative paritaire locale au titre de l’année 2019, a été déclassé en septième position par la commission du 6 novembre 2019 au titre de l’année 2020 et qu’il n’a pas été « classé sur un rang de mérite utile » au titre de l’année 2021.

Dans ses écritures en défense, l’administration « ne conteste pas que les motifs évoqués supra, révélant que l’intérêt de la hiérarchie de M. A... pour sa situation personnelle et son prompt rétablissement sans intention de lui nuire, sont susceptibles de caractériser une discrimination en raison de son état de santé. » Ainsi, M. A... est fondé à solliciter l’engagement de la responsabilité de l’État à raison de la discrimination qu’il a subie du fait de son état de santé.

En ce qui concerne la réintégration de M. A... :

Aux termes de l’article 29 du décret n° 86-442 du 14 mars 1986 susvisé : « Le fonctionnaire atteint de tuberculose, de maladie mentale, d'affection cancéreuse, de poliomyélite ou de déficit immunitaire grave et acquis, qui est dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions et qui a épuisé, à quelque titre que ce soit, la période rémunérée à plein traitement d'un congé de longue maladie est placé en congé de longue durée selon la procédure définie à l'article 35 ci-dessous. Il est immédiatement remplacé dans ses fonctions ». Aux termes de l’article 33 de ce décret : « À l'expiration du congé de longue durée, le fonctionnaire est réintégré éventuellement en surnombre. Le surnombre est résorbé à la première vacance venant à s'ouvrir dans le grade considéré ».

Il résulte de l’instruction que M. A..., atteint d’une affection cancéreuse, a été placé en arrêt maladie le 14 septembre 2017 puis en congé de longue durée, renouvelé jusqu’au 13 septembre 2020. Il est constant que, le 28 mai 2020, le comité médical s’est prononcé en faveur de la prolongation de son congé de longue durée jusqu’au 13 décembre 2020.

D’une part, M. A..., qui se borne à produire un certificat médical en date du 5 octobre 2020 qui indique qu’il n’entre pas dans la catégorie des personnes vulnérables au regard de l’épidémie de Covid-19 mais ne produit notamment pas l’expertise médicale alléguée du Pr C... du 19 mars 2020, n’établit aucunement que l’appréciation portée par le comité médical du 28 mai 2020, qu’il n’a pas contestée devant le comité médical supérieur, serait « erronée » ni, par suite et en tout état de cause, que la décision du ministre de prolonger son congé de longue durée, conformément à cet avis, serait illégale et donc fautive pour ce motif.

D’autre part, il résulte de l’instruction que, le 16 juin 2020, M. A... a demandé sa réintégration en mi-temps thérapeutique au sein de l’ESI de Bordeaux. Au cours d’un entretien qui s’est tenu le 21 juillet 2020, l’administration a émis un avis favorable à sa réintégration à la DISI Sud-Ouest, sur un poste de pupiteur, affecté à l’assistance technique à la trésorerie de l’ESI Bordeaux, en mi-temps thérapeutique. Dans ces conditions, il ne résulte aucunement de l’instruction que l’administration, qui a fait droit à la demande de M. A... dans les conditions prévues par les dispositions citées au point 9, aurait agi de manière discriminatoire.

Enfin, s’il résulte de l’instruction, en particulier du compte-rendu de l’entretien du 21 juillet 2020, que l’administration lui a reproché son attitude consistant à ne pas « respect[er] la voie hiérarchique » et à faire intervenir des acteurs syndicaux « directement auprès des bureaux de la centrale afin de faire pression sur les décisions qui doivent être prises par [sa] direction hiérarchique », sans en tirer de particulières conséquences, cette circonstance ne traduit pas, contrairement à ce que soutient M. A..., une « tentative d’intimidation » à son encontre.

Compte-tenu de ces éléments, il ne résulte pas de l’instruction que l’administration aurait commis des agissement discriminatoires dans la gestion de sa demande de réintégration.

Sur le préjudice :

Aux termes de l’article 7 bis de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur, repris à l’article L. 131-13 du code général de la fonction publique : « L'action en réparation du préjudice résultant d'une discrimination se prescrit par cinq ans à compter de la révélation de la discrimination. (…) Les dommages et intérêts réparent l'entier préjudice résultant de la discrimination, pendant toute sa durée ».

Eu égard à la nature de la discrimination subie et à ses répercussions sur son état de santé, dès lors que le requérant a été promu dans le corps des inspecteurs des finances publiques au 1er septembre 2022, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral et de ses troubles dans ses conditions d’existence en lui allouant la somme de 3 000 euros, sans qu’il soit besoin de diligenter de quelconques mesures d’instruction supplémentaires.

Sur les frais liés au litige :

Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’État une somme de 2 000 euros au titre des frais d’instance exposés par M. A... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


D E C I D E :


Article 1er : L’État est condamné à verser à M. A... la somme de 3 000 euros en réparation de ses préjudices.

Article 2 : L’État versera à M. A... une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’économie et des finances.

Délibéré après l'audience du 18 novembre 2025, à laquelle siégeaient :

M. Bourgeois, président,
Mme Champenois, première conseillère,
M. Josserand, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2025.

Le rapporteur,





L. JOSSERANDLe président,





M. BOURGEOIS
La greffière,





L. SIXDENIERS


La République mande et ordonne au ministre de l’économie et des finances en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,

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