mercredi 18 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2306355 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 17 novembre 2023 et une pièce enregistrée le 8 février 2024, M. C F, représenté par Me Babou, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet de la Gironde a rejeté sa demande de titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour mention " salarié " dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- la décision contestée n'est pas motivée en l'absence de réponse donnée à la demande de communication des motifs qui a été adressée à l'autorité administrative ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen approfondi ;
- elle méconnaît le droit à être entendu ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Une pièce a été enregistrée pour le préfet de la Gironde le 8 février 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention entre la République française et la République du Cameroun relative à la circulation et au séjour des personnes du 24 janvier 1994 publiée le 25 novembre 1996 ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme E a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. F, ressortissant camerounais, né le 2 mars 1973, déclare être entré en France en 2013. Le 10 septembre 2021, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 435-1 et L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 4 de la convention entre la République française et la République du Cameroun relative à la circulation et au séjour des personnes du 24 janvier 1994. M. F demande au tribunal d'annuler la décision implicite née le 10 janvier 2022 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par un arrêté du 7 février 2024, communiqué en cours d'instance, le préfet de la Gironde a expressément refusé de lui délivrer le titre sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.
Sur l'étendue du litige :
2. Si le silence gardé par l'administration sur une demande fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.
3. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. F tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour doit être regardée comme dirigée contre la décision explicite du 7 février 2024 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé au requérant le titre de séjour sollicité.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, Mme B A, adjointe à la cheffe du bureau de l'admission au séjour des étrangers, bénéficiait, par arrêté du 31 août 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 33-2023-164, d'une délégation lui permettant de signer les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français contestées au nom du préfet de la Gironde. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision contestée manque en fait et doit être écarté.
5. En deuxième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 3, l'arrêté du 7 février 2024 du préfet de la Gironde s'est entièrement substitué à la décision par laquelle le préfet de la Gironde a implicitement rejeté la demande de délivrance d'un titre de séjour de M. F. Par suite, le moyen tiré de l'absence de motivation de cette décision implicite doit être écarté comme inopérant. Par ailleurs, l'arrêté du 7 février 2024 vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la convention du 25 novembre 1996 relative à la circulation et au séjour des personnes entre le gouvernement de la République française et la République du Cameroun modifié, la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il mentionne la date présumée d'entrée en France de M. F et sa demande de titre de séjour. Il développe les motifs pour lesquels il ne peut se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article 4 de la convention franco-camerounaise du 25 novembre 1996, de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 435-1 du même code. Dans ces conditions, l'arrêté du 7 février 2024 est suffisamment motivé.
6. En troisième lieu, il ne ressort pas de la motivation de l'arrêté contesté, ni davantage des pièces du dossier que le préfet de la Gironde n'aurait pas procédé à un examen approfondi de la situation personnelle et professionnelle de M. F. Le moyen soulevé en ce sens doit donc être écarté.
7. En quatrième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de refus de séjour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une telle décision.
8. A supposer que l'intéressé soit regardé comme invoquant le principe général du droit précité, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. F aurait été empêché de porter des informations relatives à sa situation personnelle et professionnelle à la connaissance de l'administration à l'occasion de l'instruction de sa demande de titre de séjour et qu'il n'aurait pas pu mettre en avant lors de son dépôt ni, en tout état de cause, que de telles informations auraient été susceptibles d'influer sur le sens de celle-ci. En outre, il n'est pas établi, ni même allégué, que M. F ait sollicité, sans réponse, un entretien avec les services préfectoraux. Le moyen tiré de ce que cette décision aurait été édictée en méconnaissance de son droit à être entendu doit donc être écarté.
9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 14 de la convention franco-camerounaise précitée : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application des législations respectives des deux Etats sur l'entrée et le séjour des étrangers sur tous les points non traités par la présente Convention. ". Aux termes de l'article 3 de ladite convention : " Pour un séjour de plus de trois mois, () les nationaux camerounais, lors de la demande du visa français, doivent être munis des justificatifs prévus aux articles 4 à 7 ci-après, en fonction de l'installation envisagée. Ils doivent, à l'entrée sur le territoire de l'Etat d'accueil, être munis d'un visa de long séjour et pouvoir présenter, le cas échéant, les justificatifs mentionnés aux articles 4 à 7. ". L'article 4 de la même convention stipule que : " Les nationaux de chacun des Etats contractants désireux d'exercer sur le territoire de l'autre Etat une activité professionnelle salariée doivent, en outre, pour être admis sur le territoire de cet Etat, justifier de la possession : / 1°. D'un certificat médical délivré par tout médecin agréé, en accord avec les autorités sanitaires du pays d'origine, par le représentant compétent du pays d'accueil et visé par celui-ci ; / 2° D'un contrat de travail visé par le ministère chargé du travail dans les conditions prévues par la législation de l'Etat d'accueil ". Enfin, l'article 11 de cette même convention stipule que : " Pour tout séjour sur le territoire français devant excéder trois mois, les nationaux camerounais doivent posséder un titre de séjour (). Ces titres de séjour sont délivrés conformément à la législation de l'Etat d'accueil ". Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. () ". Il résulte de la combinaison de ces stipulations que la convention franco-camerounaise renvoie à la législation nationale pour la délivrance des titres de séjour.
10. En l'espèce, si le requérant se prévaut d'une promesse unilatérale de contrat de travail en date du 17 mai 2021 ainsi que d'une demande d'autorisation de travail signée par son employeur, cette dernière ne comporte aucune mention ni visa des services administratifs compétents de sorte que M. F ne peut être regardé comme justifiant de la détention préalable d'une autorisation de travail valide. Il ne dispose pas non plus d'un visa long séjour. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.
11. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".
12. En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de ces dispositions par un étranger, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.
13. M. F, qui déclare résider sur le territoire français depuis 2013, soutient qu'il justifie d'une expérience et d'une ancienneté de travail lui permettant d'obtenir un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il verse au dossier des bulletins de salaires et contrats de travail qui permettent d'établir qu'il a été employé en qualité de télévendeur du 16 novembre 2015 au 7 décembre 2017, puis en avril 2018, puis du 2 octobre 2018 au 6 mars 2020 ainsi qu'une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée en qualité de chargé de clientèle datée du 17 mai 2021. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. F ne dispose pas d'une qualification ni de diplômes particuliers. Les emplois qu'il a occupés sont peu qualifiés et ils ne concernent pas des activités en tension. En outre, il ne justifie d'aucune activité professionnelle depuis le 6 mars 2020, à l'exception d'une promesse d'embauche en date du 17 mai 2021. Par ailleurs, M. F ne fait valoir aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel au sens des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, M. F n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Gironde aurait méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
14. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
15. M. F soutient qu'il est entré en France en 2013 et qu'il réside en France depuis lors. Toutefois, les éléments qu'il verse au dossier, à savoir une carte de prise en charge par l'aide médicale d'Etat du 25 avril 2013 au 24 avril 2014 et du 21 octobre 2015 au 20 octobre 2016, plusieurs ordonnances attestant de consultations au centre hospitalier universitaire de Bordeaux puis des justificatifs de travail en qualité de téléprospecteur à partir du 16 novembre 2015 ne permettent pas d'établir sa présence continue en France depuis 2013. Ainsi qu'il a été dit, il a occupé plusieurs emplois de téléconseillers et obtenu des contrats à durée indéterminée, mais il ne justifie pas avoir eu d'autorisation de travail, ni posséder des qualifications particulières et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait une activité professionnelle depuis le mois de mars 2020. En outre, s'il se prévaut de liens amicaux forts et stables et d'une insertion sociale réussie grâce à sa maîtrise de la langue française, aucune pièce versée au dossier ne justifie d'attaches sur le territoire français. Le requérant ne démontre pas davantage son insertion durable dans la société française dès lors qu'il y demeure sans droit ni titre et qu'il est dépourvu de ressources financières stables, malgré les emplois précédemment occupés. Enfin, il possède nécessairement des liens au Cameroun, pays dans lequel il a résidé pendant 40 ans. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, la décision attaquée n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ce moyen doit, dès lors, être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet de la Gironde n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.
16. Il résulte de ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 7 février 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée de deux ans.
Sur les autres conclusions de la requête :
17. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. F, ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. F est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C F et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024 à laquelle siégeaient :
Mme Cabanne, présidente,
M. D et Mme E, premiers conseillers,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 septembre 2024.
La rapporteure,
S. E
La présidente,
C. CABANNE
La greffière,
H.MALO
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026