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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2306402

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2306402

mercredi 3 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2306402
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème Chambre
Avocat requérantLANNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 novembre 2023 M. A B, représenté par Me Lanne, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2022 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir et de lui remettre, dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de procédure dès lors que la commission de titre de séjour n'a pas été saisie ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen approfondi de sa situation.

En ce qui concerne le refus de séjour :

- le préfet de la Gironde a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de l'authenticité de ses actes d'état civil ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination ;

- ces décisions portent atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er mars 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir, d'une part, que la requête est irrecevable et, d'autre part, qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. B a obtenu l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 janvier 2023.

Par une ordonnance du 22 novembre 2023 la clôture de l'instruction a été fixée au 22 décembre 2023.

Un mémoire a été produit le 18 mars 2024 pour M. B.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Cabanne, présidente,

- et les observations de Me Lanne pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen né le 20 février 2004, est entré irrégulièrement sur le territoire français au mois de mars 2018. Le 29 mai 2022 il a demandé son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 28 novembre 2022, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer le titre de séjour demandé, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. () ". Aux termes de l'article 43 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " Sans préjudice de l'application de l'article 9-4 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée et du II de l'article 44 du présent décret, lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : () 3° De la date à laquelle le demandeur à l'aide juridictionnelle ne peut plus contester la décision d'admission ou de rejet de sa demande en application du premier alinéa de l'article 69 et de l'article 70 ou, en cas de recours de ce demandeur, de la date à laquelle la décision relative à ce recours lui a été notifiée ; 4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. () ". Aux termes de l'article 56 du même décret : " La décision du bureau, de la section du bureau ou de leur président est notifiée à l'intéressé par le secrétaire du bureau ou de la section du bureau par lettre simple en cas d'admission à l'aide juridictionnelle totale () ". Et aux termes de l'article 69 de ce décret : " Le délai du recours prévu au deuxième alinéa de l'article 23 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision à l'intéressé. / Le délai du recours ouvert par le troisième alinéa de cet article au ministère public, au garde des sceaux, ministre de la justice, au bâtonnier de l'ordre des avocats dont relève l'avocat choisi ou désigné au titre de l'aide, ou, en l'absence de choix ou de désignation, au bâtonnier de l'ordre des avocats établi près le tribunal saisi ou susceptible d'être saisi, ou au président de l'ordre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation est d'un mois à compter du jour de la décision. "

3. Il résulte de la combinaison de ces dispositions qu'une demande d'aide juridictionnelle interrompt le délai de recours contentieux et qu'un nouveau délai de même durée recommence à courir à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours après la notification à l'intéressé de la décision se prononçant sur sa demande d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle.

4. Il ressort des pièces du dossier que les décisions litigieuses sont datées du 28 novembre 2022 et que M. B a formé le 12 décembre suivant une demande d'aide juridictionnelle, soit dans le délai de recours contentieux. Cette demande a été de nature à interrompre ce délai contre cette décision. Il ressort des pièces du dossier qu'il a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er janvier 2023. Toutefois, en l'absence de certitude quant à la date de notification des décisions du bureau d'aide juridictionnelle, qui a été effectuée par lettre simple, le délai de recours contentieux n'a pas recommencé à courir. Dans ces conditions, la requête, enregistrée le 21 novembre 2023, n'est pas tardive. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de la Gironde doit être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. D'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française. ".

6. Lorsqu'il examine une demande d'admission au séjour présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 de ce code, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance au plus tard à l'âge de seize ans et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur dans l'appréciation ainsi portée. À cet égard, les dispositions de cet article n'exigent pas que le demandeur soit isolé dans son pays d'origine.

7. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". L'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

8. Il résulte de la combinaison de ces dispositions qu'en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles ou y fait procéder auprès de l'autorité étrangère compétente. L'article 47 du code civil précité pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays. Il incombe donc à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'administration française n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre Etat afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet Etat est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont dispose l'administration française sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

9. Pour refuser de délivrer à M. B le titre de séjour sollicité sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète de la Gironde, se fondant sur un rapport d'examen technique documentaire de la police aux frontières réalisé le 18 juillet 2022 a considéré que les documents d'état civil de l'intéressé n'étaient pas probants et ne permettaient donc pas de considérer comme établi sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ainsi que l'introduction de sa demande de titre dans l'année de son dix-huitième anniversaire. A l'appui de sa demande de titre, le requérant a produit un jugement supplétif n° 414, un extrait de registre d'état civil n°168 et une carte d'identité consulaire.

10. Concernant le jugement supplétif, la police aux frontières a indiqué que si le formalisme est conforme et le cachet humide est cohérent par rapport à la qualité de la signature du jugement, le jugement ne dispose pas du timbre fiscal obligatoire. Elle ajoute que si figure sur l'acte, par un cachet humide, la mention de la transcription du jugement dans le registre d'état civil cette transcription n'est pas matérialisée dès lors que ne figure pas le nom et la signature de l'officier d'état civil ayant effectivement procédé à cette transcription. Enfin, la police aux frontières a également relevé que le ministre des affaires étrangères guinéenne n'avait pas légalisé l'acte. Il ressort, toutefois, des mentions figurant dans le jugement supplétif n° 414 du jugement supplétif qu'apparait au verso de l'acte la preuve de la légalisation de l'acte par le ministère des affaires étrangères. De même, si le nom et la signature de l'officier d'état civil ne figurent pas sur le jugement lui-même, la mention de la transcription apparait dans le cachet humide, et les informations contenues dans l'extrait du registre d'état civil également produit, sur lequel figure l'identité de l'officier d'état civil, sont identiques à celles du jugement supplétif. Dans ces conditions, les éléments retenus par la police aux frontières sont insuffisants pour certifier que le jugement supplétif est frauduleux, et ainsi remettre en cause les mentions relatives à l'état civil du requérant. La circonstance que le requérant a produit en 2019 un autre jugement supplétif ayant reçu un avis très défavorable ne suffit pas à démontrer l'absence d'authenticité des documents produits au soutien de la demande. Le caractère incomplet ou contradictoire des mentions figurant dans l'extrait de registre de l'état civil ou de la carte d'identité consulaire n'est pas davantage démontré. Aucune irrégularité n'est relevée, les services de la police aux frontières se bornant à les déclarer irrecevables au motif qu'ils sont liés au jugement supplétif. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde ne peut être regardé comme apportant des éléments suffisants pour renverser la présomption d'authenticité dont bénéficient les documents d'état civils du requérant. Ainsi, elle ne pouvait pas refuser de délivrer le titre demandé au motif que l'intéressé ne remplissait pas la condition d'âge prévue par l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il ressort, par ailleurs, des pièces du dossier qu'après avoir terminé son cursus au collège avec de bonnes notes et une progression remarquée par ses professeurs qui lui ont d'ailleurs accordé les compliments au conseil de classe, le requérant préparait à la date de la décision attaquée un certificat d'apprentissage professionnel (CAP) " électricien " qu'il suivait en alternance avec un contrat d'apprentissage signé avec la société " Saterne Aquitaine ". Il ressort des relevés de note produits qu'il a validé sa première année avec une moyenne générale de 13,80/20 et qu'il était inscrit en seconde année de son CAP. Le gérant de la société Saterne Aquitaine a par ailleurs rédigé une attestation par laquelle il témoigne de la fiabilité, la rigueur et la volonté d'apprendre du requérant. En outre, il ressort de la note de suivi établie le 28 décembre 2022 par le diaconat de Bordeaux, structure d'accueil, que M. B n'a pas de difficulté d'intégrations et que si des tensions sont apparues lorsque ses demandes de logement autonome n'aboutissaient pas, il était toujours possible de travailler avec lui et que les crispations ont disparu depuis son aménagement dans un appartement. Ainsi, et bien qu'il ne soit pas isolé dans son pays d'origine, le préfet de la Gironde a méconnu les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ne délivrant pas à M. B le titre de séjour sollicité.

12. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 28 novembre 2022.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

13. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Gironde de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il lui est, par suite, enjoint d'y procéder dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et, dans l'attente, de le munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les frais de l'instance :

14. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Son conseil peut donc se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Lanne, avocat de M. B renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement Me Hugon de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 novembre 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et, dans l'attente, de le munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Me Lanne, avocat de M. B en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Gironde et à Me Lanne.

Délibéré après l'audience du 20 mars 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Cabanne, présidente,

M. Pinturault, premier conseiller,

M. Frézet, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2024.

La présidente-rapporteure,

C. CABANNE

L'assesseur le plus ancien,

M. PINTURAULT

La greffière,

M-A. PRADAL

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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