mardi 5 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2306585 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Eloignement 72 heures |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 30 novembre 2023, et par un mémoire enregistré le 4 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Foucard, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son égard une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;
2°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde l'a assigné à résidence pendant une durée de 45 jours et lui a fait obligation de se présenter tous les lundis entre 09h00 et 12h00 à la direction zonale de la police aux frontières ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et de lui délivrer, dans cette attente, dans un délai de quinze jours, un récépissé l'autorisant à travailler ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste commise dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle méconnaît l'article 3, paragraphe 1er, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant trois ans méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l'article 3, paragraphe 1er, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
Sur l'arrêté portant assignation à résidence :
- l'arrêté portant assignation à résidence doit être annulé par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
Par un mémoire en défense enregistré le 4 décembre 2023, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête
Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. C,
- et les observations de Me Foucard, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens que dans sa requête ;
- le préfet de la Gironde n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à la suite de ces observations.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant géorgien né le 2 septembre 1978, déclare être entré sur le territoire français en décembre 2013. Par une décision du 12 juin 2015, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 18 octobre 2016, l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande d'asile. Par un arrêté du 17 février 2017, le préfet de la Nièvre a rejeté sa demande de titre de séjour en tant qu'étranger malade et lui a fait obligation de quitter le territoire français. Par un arrêté du 5 mars 2020, confirmé par des jugements du tribunal administratif de Bordeaux du 22 octobre et du 16 décembre 2020, et par une ordonnance de la présidente de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 21 février 2022, la préfète de la Gironde a rejeté sa demande de titre de séjour au titre du maintien des liens privés et familiaux, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans. Par un arrêté du 25 octobre 2022, confirmé par un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 2 novembre 2022, la préfète de la Gironde lui a de nouveau fait obligation de quitter le territoire français. Par un nouvel arrêté du 28 novembre 2023, le préfet de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son égard une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans. Par un second arrêté pris le même jour, cette même autorité l'a assigné à résidence pendant une durée de 45 jours dans les limites du département de la Gironde et lui a fait obligation de se présenter tous les lundis entre 09h00 et 12h00 à la direction zonale de la police aux frontières. M. B demande l'annulation des deux arrêtés du 28 novembre 2023.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour () ".
3. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
4. M. B soutient qu'il réside en France depuis dix années, avec son épouse et ses enfants, dont le plus jeune est né en France, et que ses deux enfants majeurs sont désormais titulaires de titres de séjour pluriannuels. Toutefois, le requérant ne doit son maintien sur le territoire français pendant cette durée qu'à sa soustraction réitérée aux multiples mesures d'éloignement qui ont été prises à son égard. Sans emploi et sans domicile fixe, il ne démontre pas avoir noué en France des liens d'une particulière stabilité et d'une particulière intensité avec d'autres personnes que son entourage familial immédiat, constitué par son épouse, à l'égard de qui une mesure d'éloignement a été prise le 5 mars 2020, de ses deux enfants mineurs, nés le 29 juin 2012 et le 12 août 2014, et de ses deux filles majeures, nées le 21 février 2003 et le 30 octobre 2004. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'éloignement de l'intéressé et de son épouse vers leur pays d'origine, accompagnés de leurs deux enfants mineurs, serait de nature à priver ces derniers de tous liens ou de tout contact avec leurs sœurs aînées, ni que ceux-ci ne pourraient bénéficier, dans le pays d'origine de leurs parents, d'une scolarité et d'une prise en charge adaptées à leur âge et à leur situation. Enfin, M. B ne démontre pas, ni même n'allègue, être dépourvu de tout lien familial ou personnel dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de 35 ans. Dans ces conditions, en lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet de la Gironde n'a pas porté au respect dû à sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a pris sa décision. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en prenant cette décision, le préfet de la Gironde aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, cette autorité n'a pas non plus commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision contestée sur la situation personnelle de M. B.
5. En second lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
6. Pour les mêmes raisons que celles exposées ci-dessus au point 4, il n'existe pas d'obstacle à que les enfants mineurs du requérant accompagnent leurs parents en Géorgie, et y poursuivent leur scolarité. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le départ de ces enfants vers le pays d'origine de leurs parents aurait pour effet de les séparer de leurs sœurs aînées majeures, dont la situation régulière en France ne fait pas obstacle à leur retour occasionnel dans leur pays d'origine, ni de les priver de tout contact avec elles. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde n'a pas, en prenant la décision en litige, méconnu les stipulations de l'article 3, paragraphe 1er, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Sur la décision portant interdiction de retour pendant une durée de trois ans :
7. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-10 du même code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire. Si l'autorité administrative doit prendre en compte l'ensemble de ces critères pour déterminer la durée de l'interdiction de retour, il ne résulte pas pour autant des dispositions précitées que ces quatre critères doivent être réunis de façon cumulative.
8. Dès lors que le préfet de la Gironde n'a pas assorti d'un délai de départ volontaire l'obligation de quitter le territoire français qu'il a prononcée à l'égard de M. B, il était tenu de prononcer à l'égard de celui-ci une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée qui ne peut excéder trois ans. Pour déterminer la durée de cette interdiction, le préfet a tenu compte, au regard des critères exposés au point précédent, du fait que l'intéressé s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français en se soustrayant aux mesures d'éloignement dont il a fait l'objet, qu'il n'a pas de domicile fixe, qu'il ne justifie pas de ressources légales en France, qu'il ne justifie pas de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et qu'il est défavorablement connu des services de police, notamment pour des faits de vol. Au regard des circonstances examinées ci-dessus aux points 6 et 8, en fixant à trois années, sur la base de ces éléments, la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français qu'il a prononcée à l'égard de M. B, le préfet de la Gironde n'a pas porté au respect dû à la vie privée et familiale de l'intéressé une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a pris cette décision ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, en l'absence d'obstacle au départ des enfants mineurs du requérant, accompagnés de leurs parents, vers le pays d'origine de ceux-ci, le préfet n'a pas davantage, en prenant cette décision, méconnu les stipulations de l'article 3, paragraphe 1er, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Sur l'arrêté d'assignation à résidence :
9. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai pour quitter le territoire est expiré ou n'a pas été accordé () ".
10. Dès lors que les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ont été écartés, le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision pour demander l'annulation de l'arrêté par lequel le préfet de la Gironde l'a assigné à résidence.
11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation des arrêtés du 28 novembre 2023 par lesquels le préfet de la Gironde a fait à M. B obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son égard une interdiction de retour sur le territoire Français pendant une durée de trois ans et l'a assigné à résidence pendant une durée de 45 jours, doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction.
Sur les frais liés au litige :
12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande M. B au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Gironde.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2023.
Le magistrat désigné,
M. C
La greffière,
H. MALO
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026