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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2307176

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2307176

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2307176
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantHUGON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 décembre 2023, M. B A, représenté par Me Hugon, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 novembre 2023 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui remettre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour et de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant refus de séjour est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation dès lors que d'une part, le préfet de la Gironde a examiné sa demande sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au lieu de l'article L. 435-3 du même code, d'autre part, il a toujours présenté un seul et unique acte de naissance contrairement à ce que soutient le préfet et, qu'enfin l'arrêté attaqué mentionne dans ses motifs un autre nom que le sien, circonstance de nature à révéler que le préfet de la Gironde a confondu son dossier avec celui d'un autre jeune malien ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize et dix-huit ans, qu'il suit réellement et sérieusement une formation depuis plus de six mois et que la structure d'accueil a émis un avis très positif sur sa situation ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée garantie par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'obligation de quitter le territoire français est fondée sur un refus de séjour illégal ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle entraîne sur sa situation personnelle dès lors qu'elle fait obstacle à l'achèvement de sa formation réduisant à néant les efforts de ces trois dernières années ;

- la décision fixant le pays de renvoi est fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale et doit être annulée par voie de conséquence.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 février 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une décision du 6 février 2024 M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Chauvin, présidente-rapporteure ;

- et les observations de Me Hugon, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant malien né le 3 juin 2004, déclare être entré en France en mars 2020. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du conseil départemental de la Gironde par ordonnances des 24 février et 18 août 2021 puis, par jugement de placement du 7 juin 2022 du juge des enfants de C. Sa prise en charge par le département s'est poursuivie à compter du 3 juin 2022 dans le cadre d'un contrat jeune majeur, renouvelé jusqu'au 2 juin 2024. Le 26 janvier 2023, l'intéressé a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 14 novembre 2023, dont M. A demande l'annulation, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ". Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

3. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " la vérification des actes d'état civil étrangers est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". L'article 47 du code civil auquel il est ainsi renvoyé dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ".

4. L'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. D'une part, pour établir son état civil, et partant son état de minorité lors de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance à compter du 1er mars 2021, il est constant que M. A a produit au soutien de sa demande de titre de séjour, un jugement supplétif n° 509 du 9 mars 2020 du tribunal civil de Kita, un acte de naissance de E n°050 établi le 10 mars 2020, un certificat de nationalité malienne et, enfin, une carte consulaire malienne délivrée le 10 janvier 2022.

6. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Gironde a sollicité la direction zonale de la police aux frontières Sud-Ouest (DZPAF) afin de réaliser un examen technique de ces documents. Il résulte du rapport technique d'analyse documentaire de la DZPAF du 3 avril 2023 sur lequel le préfet de la Gironde s'est fondé pour édicter l'arrêté contesté, versé à l'instance, que l'acte de naissance comporterait plusieurs anomalies qui remettent en cause son authenticité, telles que des dimensions non conformes, une prédécoupe approximative faite manuellement avec des ciseaux crantés et qu'un autre acte de naissance délivré sur la base du même jugement supplétif mais délivré le 13 mars 2020, et portant un autre numéro aurait été présenté et analysé en janvier 2021. Or, le service explique qu'un même jugement supplétif ne peut servir à délivrer deux actes de naissance différents pour la même personne dès lors qu'il est conservé au centre d'état civil et archivé avec l'acte de naissance correspondant issu d'un registre souches dont le volet n° 3 est remis au déclarant et, pour cette raison, il émet un avis défavorable.

7. Toutefois, la coexistence de ces deux actes de naissance, délivrés au nom de l'intéressé, n'est pas établie, le préfet n'ayant pas fourni à l'instance copie de celui portant la date du 13 mars 2020, ni le précédent rapport d'analyse de la DZPAF de janvier 2021. Les pièces du dossier ne permettent pas de vérifier qu'il concerne effectivement M. A alors, en outre, que le préfet mentionne par erreur un autre nom que celui du requérant dans les motifs de la décision attaquée. Le requérant, qui est par ailleurs titulaire d'une carte d'identité consulaire malienne et d'un certificat de nationalité malienne dont la validité n'est pas remise en cause, soutient au contraire n'avoir toujours produit qu'un seul et unique acte de naissance en date du 10 mars 2020. Il ressort également des pièces du dossier qu'au cours de la procédure de placement, avaient notamment été produits devant le juge des enfants près de D d'appel de C, un acte de naissance malien n° 50 et un jugement supplétif n° 0509, ainsi que le rapport technique de la cellule fraude documentaire de la police aux frontières de C de janvier 2021 dont l'ordonnance de placement du 24 février 2021 fait mention comme concluant à " un avis technique globalement favorable pour l'acte de naissance et le jugement supplétif ". Compte tenu des éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige, l'administration ne renverse pas la présomption de validité des actes d'état civil produits par M. A établis à l'étranger. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde ne pouvait légalement rejeter sa demande de titre de séjour au motif qu'il ne justifiait pas de son état civil.

8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier et de ce qui a été dit précédemment que M. A, qui est né le 3 juin 2004, est entré en France en mars 2020 et a bénéficié d'une ordonnance provisoire de placement auprès du département de la Gironde le 24 février 2021, soit entre l'âge de seize et dix-huit ans, ordonnance renouvelée le 18 août 2021, puis a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance de la Gironde par jugement de placement du 7 juin 2022 et, enfin, dans le cadre d'un contrat jeune majeur à compter du 3 juin 2022. L'intéressé a par ailleurs intégré à la rentrée 2022 la préparation d'un certificat d'aptitude professionnelle " Metallier " qu'il suit, pour sa troisième et dernière année, en alternance. Il résulte des bulletins scolaires qu'il a produit que c'est un élève sérieux et volontaire qui a obtenu une mention à chaque trimestre de l'année 2022/2023. Il a sollicité, le 26 janvier 2023, soit dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il justifie également de la signature d'un contrat d'apprentissage, le 11 juillet 2023. Enfin, l'avis de la structure d'accueil, rédigé dans le cadre de sa demande de titre de séjour, précise notamment que M. A est respectueux et investi, qu'il s'est intégré à la société française et en respecte les lois et valeurs fondamentales. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, et quand bien même son père résiderait au Mali, le préfet de la Gironde a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède que la décision du 14 novembre 2023 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour doit être annulée. Par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination, doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Gironde de délivrer à M. A un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, un récépissé l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

11. M. A s'est vu accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à Me Hugon, avocate de M. A, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation de sa part à percevoir la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 14 novembre 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à M. A un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Hugon, avocate de M. A, une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation de sa part à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de la Gironde et à Me Hugon.

Délibéré après l'audience du 19 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvin, présidente,

Mme de Gélas, première conseillère,

Mme Patard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

La première assesseure,

C. DE GÉLASLa présidente,

A. CHAUVIN

La greffière,

C. JANIN

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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