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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2307204

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2307204

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2307204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJU-3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 décembre 2023, M. B F, représenté par Me Duten, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 décembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer l'attestation de demande d'asile et de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans à compter de l'exécution de la décision ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer une attestation de demande d'asile ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- cet arrêté a été pris par une autorité incompétente.

En ce qui concerne la décision refusant de lui délivrer l'attestation de demande d'asile :

- cette décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen réel et sérieux de sa situation.

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

- ces décisions portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- ces décisions méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- le préfet a commis une erreur dans l'appréciation de sa situation.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 février 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. I pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. I,

- les observations de Me Lavallée, représentant M. F,

- le préfet de la Gironde n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B F, de nationalité sierra léonaise, né le 31 décembre 1998, déclare être entré en France le 1er octobre 2019. Il a sollicité le 15 juillet 2020 une demande d'asile qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 15 décembre 2020 et ce rejet a été confirmé par la cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 20 mai 2021. Suite au rejet de sa demande d'asile, la préfète de la Gironde a, par un arrêté du 28 mai 2021, refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Le 14 juin 2021, il a sollicité le réexamen de sa demande d'asile qui a été jugée irrecevable par l'OFPRA le 30 juin 2021 et cette décision a été confirmée par la CNDA le 27 janvier 2022. Par arrêté du 13 décembre 2021, la préfète de la Gironde lui a enjoint de quitter le territoire français et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans. Le 15 décembre 2023, M. F a de nouveau sollicité le réexamen de sa demande d'asile. Par un arrêté du 15 décembre 2023, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer l'attestation de demande d'asile ainsi qu'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans. M. F demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

2. L'arrêté attaqué du 15 décembre 2023 a été signé par Mme M C, cheffe de la section " instruction des décisions de l'OFPRA et de la CNDA " du bureau de l'asile et du guichet unique de la direction des migrations et de l'intégration de la préfecture de la Gironde. Par un arrêté du 30 janvier 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 33-2023-163, le Préfet de la Gironde a donné délégation à Mme M C, en cas d'absence ou d'empêchement de M. A H, directeur des migrations et de l'intégration, de Mme G N, directrice adjointe, et de Mme E O du Pre, adjointe, de Mme D J, cheffe de bureau de l'asile et du guichet unique et de Mme L K, adjointe, à l'effet de signer les décisions relevant des missions de la direction des migrations et de l'intégration en ce qui concerne les décisions relevant de la section " instruction des décisions de l'OFPRA et de la CNDA ". Figurent au nombre des décisions relevant de cette section les décisions relatives au séjour devant être prises après l'intervention de la décision de l'OFPRA ou de la CNDA se prononçant sur la demande d'asile présentée par un étranger. En l'espèce, la décision contestée portant refus de titre de séjour étant consécutive au rejet de la demande d'asile de M. F par la CNDA, Mme C était bien compétente, en l'absence de ses supérieurs hiérarchiques, pour signer la décision portant refus de titre de séjour. Le requérant, sur qui pèse la charge de la preuve, n'établit pas que les supérieurs hiérarchiques de Mme C n'auraient pas été absents ou empêchés le jour de la signature de l'acte contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance de l'attestation de demande d'asile :

3. La décision querellée mentionne les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. Elle se réfère, en particulier, aux dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables aux faits de l'espèce et aux articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés. Elle cite les dispositions des articles L. 542-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers prévoyant que le droit du demandeur d'asile de se maintenir sur le territoire prend fin lorsque le demandeur présente une nouvelle demande de réexamen après qu'une première ait été définitivement rejetée, et celles de l'article R. 521-10 du même code prévoyant que, dans une telle situation, le préfet peut prendre une décision de refus de l'attestation de demande d'asile. La décision litigieuse indique le rejet à deux reprises, par l'OFPRA et la CNDA, de la demande d'asile de M. F, et du second réexamen de sa demande qu'il a sollicité le 15 décembre 2023. Le préfet de la Gironde n'a pas non plus entaché son arrêté d'un défaut d'examen réel et sérieux de la situation de M. F dès lors qu'il a tenu compte de la durée de son séjour en France et de sa situation personnelle et familiale. L'arrêté litigieux mentionne notamment que le requérant est célibataire et sans charge de famille en France et qu'il ne justifie pas être isolé dans son pays d'origine. Le préfet de la Gironde indique également que le requérant n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne des droits de l'homme en cas de retour dans son pays d'origine. La décision attaquée fait aussi état des mesures d'éloignement qui ont été édictées à l'encontre du requérant le 28 mai 2021 et le 13 décembre 2021 dont l'une a été assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Dans ces conditions, M. F n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut de motivation, et qu'il n'aurait pas été précédé d'un examen complet de sa situation. Les moyens soulevés doivent, dès lors, être écartés comme manquant en fait.

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

4. Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales () ".

5. M. F soutient qu'un retour dans son pays d'origine l'exposerait à des traitements prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison de son homosexualité. Toutefois, il ne produit aucune pièce probante à l'appui de ces allégations de nature à établir la réalité et l'actualité des risques auxquels il serait exposé en Sierra Leone, alors par ailleurs que sa demande d'asile a été rejetée à deux reprises par l'OFPRA puis par la CNDA. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Gironde, en adoptant la décision querellée, aurait méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la décision fixant le pays de destination - seule décision à l'encontre de laquelle ce moyen est opérant - ne méconnait pas les stipulations et dispositions précitées.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. M. F, qui est célibataire et sans enfant, ne justifie pas d'attaches familiales ou personnelles sur le territoire français. En outre, il n'établit pas être isolé dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 19 ans. Dans ces conditions, les décisions litigieuses n'ont pas été prises en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

8. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français serait dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen doit être écarté.

9. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français qui ne peut excéder deux ans () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

10. Il ressort des termes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

11. La décision contestée vise les dispositions législatives appliquées et indique que l'examen de la situation de l'intéressé a été réalisé au regard de l'ensemble de ces critères en précisant ainsi la durée de sa présence en France, la circonstance que l'intéressé n'est pas isolé dans son pays d'origine alors qu'il ne justifie pas de son intégration dans la société française, que sa présence en France n'était justifiée que par les délais d'instruction de sa demande d'asile qui a été rejetée et qu'il a déjà fait l'objet de deux mesures d'éloignement dont l'une a été assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par ailleurs, comme le précise le préfet, la circonstance que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public ne fait pas obstacle au prononcé de la décision attaquée. Dès lors, le préfet de Gironde n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant à deux ans la durée de cette mesure.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 15 décembre 2023.

Sur les autres conclusions de la requête :

13. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. F, ses conclusions aux fins d'injonction et celles relatives au frais de l'instance doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B F et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 4 avril 2024.

Le magistrat désigné,

D. I La greffière,

E. Souris

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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