vendredi 5 janvier 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2400001 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Eloignement 72 heures |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 1er et 3 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Bouget, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 30 décembre 2023 par lequel préfet de la Dordogne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant un an ;
2°) d'annuler l'arrêté du 30 décembre 2023 par lequel préfet de la Dordogne l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours avec obligation de pointer au commissariat de police de Bergerac les lundi, mercredi et vendredi entre 17 heures et 18 heures ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que sa requête est recevable et que :
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux, d'une erreur de fait et d'une erreur de droit dès lors qu'il est présent sur le territoire depuis 2017 et qu'il a déposé une demande de régularisation en mars 2023 ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle :
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
S'agissant du refus de lui accorder un délai de départ :
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux dès lors qu'il a déposé une demande de régularisation en mars 2023 ;
- cette décision doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle ;
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux dès lors qu'il a déposé une demande de régularisation en mars 2023 ;
- cette décision doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux ;
- contrairement à ce que soutient le préfet il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
S'agissant de la décision portant assignation à résidence :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;
Par un mémoire en défense enregistré le 3 janvier 2024, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Bilate, premier conseiller, pour statuer en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Bilate,
- et les observations de Me Rozes, représentant de M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;
- le préfet de la Dordogne n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant algérien né le 26 mai 1979 est, selon ses déclarations, entré en France en 2017 de façon régulière. Par deux arrêtés du 30 décembre 2023, le préfet de la Dordogne, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département de la Dordogne pour une durée de 45 jours. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler ces décisions.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, M. B soutient que le préfet méconnaît les conditions de son arrivée et de son séjour sur le territoire. Il allègue être présent sur le territoire depuis 2017 et y être entré régulièrement, mais sans présenter des pièces de nature à établir la régularité de son entrée sur le territoire ni la continuité de son séjour. Il soutient par ailleurs avoir déposé une demande de régularisation en mars 2023. A l'appui de cette allégation, il produit une capture d'écran du site " démarches simplifiées ", faisant état le 21 mars 2023 d'un " dépôt de dossier sur la démarche 'formulaire de contact pour les ressortissants étrangers' ". Cette seule pièce n'est pas de nature à établir que la démarche constituerait une demande de titre, ni de la complétude du dossier, le requérant ne présentant pas d'avantage à l'appui de cette allégation un récépissé de demande de titre de séjour. A supposer même qu'il y ait lieu de la considérer comme constitutive d'un enregistrement par l'administration d'une demande de titre, elle aurait donné lieu à une décision implicite de rejet devenue définitive faute de contestation. En conséquence, le préfet ne saurait être regardé sur ces fondements comme ayant entaché sa décision d'un défaut d'examen sérieux, avoir commis une erreur de droit, ni une erreur de fait.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Aux termes des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
4. M. B fait valoir une présence en France depuis 2017, la présence de membres de sa famille, la scolarisation de ses quatre enfants et d'une activité professionnelle discontinue entre juin 2019 et janvier 2023. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que son épouse de nationalité algérienne est également en situation irrégulière, et que le requérant faisait l'objet en 2019 d'une précédente obligation de quitter le territoire français à laquelle il ne soutient pas avoir déféré. Le procès-verbal d'audition de la gendarmerie nationale du 30 décembre 2023 indique qu'il a par ailleurs effectué deux ans avant son interpellation une demande de titre de séjour qui n'a pas abouti. La cellule familiale peut se reconstituer en Algérie, pays dont tous ses membres ont la nationalité, et il n'est pas établi que les enfants ne pourraient y reprendre leur scolarité. Par suite, eu égard à la durée et aux conditions de séjour en France de l'intéressé, l'arrêté contesté n'a pas porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels cette décision a été prise et n'a, dès lors, pas méconnu les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. La décision attaquée n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. B.
En ce qui concerne le refus de lui accorder un délai de départ volontaire :
5. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 4 que l'obligation de quitter le territoire français dont a fait l'objet M. B n'est pas entachée d'illégalité ni d'un défaut d'examen sérieux. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, ou de ce qu'il y aurait lieu de la considérer entachée du même défaut d'examen sérieux, ne peuvent qu'être écartés.
6. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6,L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".
7. Le préfet fonde sa décision sur l'absence de démarche de régularisation de la part de M. B en cours au moment de la décision litigieuse. Cette absence de démarche étant établie comme vu au point 2, la circonstance que le requérant serait entré régulièrement sur le territoire, au demeurant non établie, qu'il ait des enfants à charge ou qu'il ne présente pas de menace pour l'ordre public est en conséquence sans incidence sur la légalité de cette décision. M. B n'est donc pas fondé à soutenir que le préfet de la Dordogne aurait entaché cette décision d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
8. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 4 que l'obligation de quitter le territoire français dont a fait l'objet M. B n'est pas entachée d'illégalité ni d'un défaut d'examen sérieux. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, ou de ce qu'il y aurait lieu de la considérer entachée du même défaut d'examen sérieux, ne peuvent qu'être écartés.
En ce qui concerne l'interdiction de retour :
9. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 4 que l'obligation de quitter le territoire français dont a fait l'objet M. B n'est pas entachée d'illégalité ni d'un défaut d'examen sérieux. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision portant interdiction de retour devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, ou de ce qu'il y aurait lieu de la considérer entachée du même défaut d'examen sérieux, ne peuvent qu'être écartés.
10. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".
11. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au préfet, s'il entend assortir sa décision portant obligation de quitter le territoire dans un délai déterminé, d'une interdiction de retour sur le territoire, dont la durée ne peut dépasser deux ans, de prendre en considération les quatre critères énumérés par l'article précité que sont la durée de présence sur territoire de l'intéressé, la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et les circonstances, le cas échéant, qu'il ait fait l'objet d'une ou plusieurs précédentes mesures d'éloignement et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public.
12. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des termes mêmes de la décision litigieuse, que le préfet de la Dordogne a fondé l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an faite à M. B, prise au visa des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur les motifs qu'il est récemment entré sur le territoire, ne justifie pas de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement. La décision vise également le rapport de la situation du requérant avec l'ordre public. Dans ces conditions, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui la fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
13. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B aurait eu un comportement de nature à troubler l'ordre public. Dès lors, le préfet de la Dordogne ne pouvait se fonder sur cette circonstance pour justifier l'interdiction de retour sur le territoire faite au requérant. Il ressort toutefois de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision en se fondant seulement sur les autres motifs tenant conditions d'entrée en France de M. B, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence d'une précédente obligation de quitter le territoire, ou même sur deux ou un seul d'entre eux.
14. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 3 et 4, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée méconnaitrait les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, pas plus qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. B.
En ce qui concerne l'assignation à résidence :
15. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 7 que les décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus d'accorder un délai de départ volontaire dont a fait l'objet M. B ne sont pas entachées d'illégalité. Par suite, le moyen tiré de ce que l'assignation à résidence devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de ces décisions ne peut qu'être écarté.
16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation des arrêtés en litige doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
17. Le présent jugement qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction ne peuvent être accueillies.
Sur les frais liés au litige :
18. Les dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par le conseil de M. B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 30 décembre 2023, en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, est annulé.
Article 2 : Le surplus de la requête de M. B est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Dordogne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 janvier 2024.
Le magistrat désigné,
X. BILATE
La greffière,
H. MALO
La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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