mercredi 4 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2401128 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 15 février 2024, et par un mémoire enregistré le 11 mars 2024, M. B A, représenté par Me Lanne, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 juin 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai et, en tout cas, de lui remettre, dans cette attente, un récépissé l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté contesté est entaché d'incompétence ;
- il méconnaît les dispositions des 1° et 4° de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière ; il est fondé sur des mentions portées dans le fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ), sans qu'aient été préalablement consultés les services de police ou de gendarmerie ou l'autorité judiciaire, en méconnaissance de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale ;
- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation, qui n'a pas été examinée sous l'angle des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît l'article L 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît l'article L 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît les articles L 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision attaquée emporte des conséquences manifestement excessives sur sa situation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mai 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 novembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Pinturault,
- et les observations de Me Lanne, représentant M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant arménien né le 5 avril 1974, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations le 1er janvier 2007. Il a été titulaire, en dernier lieu, d'une carte de séjour temporaire qui a été valable à partir du 15 février 2010, qui a ensuite été renouvelée sans interruption et dont la validité a expiré le 5 mai 2022. Le 23 mars 2022, il a demandé le renouvellement de son titre de séjour en qualité de parent d'enfant français. Par un arrêté du 7 juin 2023, dont il demande l'annulation, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour.
Sur les conclusions en annulation :
2. D'une part, au titre de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. " Selon l'article L. 423-8 de ce code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. "
3. D'autre part, selon les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, () ". Aux termes de l'article L. 432-1 de ce code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. " Il appartient à l'autorité administrative d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle et actuelle pour l'ordre public, ces conditions étant appréciées en fonction de sa situation individuelle, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration. Lorsque l'administration oppose ce motif pour refuser de faire droit à une demande de délivrance ou de renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou retirer une carte de séjour, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision. L'autorité administrative ne peut opposer un refus à une demande de titre de séjour ou retirer la carte dont un étranger est titulaire qu'au regard d'un motif d'ordre public suffisamment grave pour que ce refus ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du demandeur.
4. Enfin, aux termes de l'article à l'article 17-1 de la loi du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité : " Il est procédé à la consultation prévue à l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure pour l'instruction des demandes d'acquisition de la nationalité française et de délivrance et de renouvellement des titres relatifs à l'entrée et au séjour des étrangers ainsi que pour la nomination et la promotion dans les ordres nationaux. " Aux termes de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, aux articles L. 114-1, L. 114-2, L. 211-11-1, L. 234-1 et L. 234-2 du code de la sécurité intérieure et à l'article L. 4123-9-1 du code de la défense, les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : / () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat () Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorables sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code () ". Selon l'article R. 79 de ce code : " Outre les cas prévus aux 1°, 2° et 4° de l'article 776, le bulletin n° 2 du casier judiciaire est délivré : / 1°Aux administrations publiques de l'Etat chargées de la police des étrangers () ".
5. En l'espèce, et tout d'abord, pour refuser le titre de séjour sollicité, le préfet de la Gironde a considéré que M. A ne justifiait pas participer à l'entretien et à l'éducation de son enfant français. Il ressort, cependant, des pièces du dossier que ce dernier a résidé régulièrement en France, à partir de 2011, pendant une durée totale d'au moins onze ans. De son union avec son épouse, ressortissante azerbaïdjanaise, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 28 octobre 2024, est issu un enfant mineur né en France le 26 janvier 2008, qui a obtenu la nationalité française par déclaration souscrite après son treizième anniversaire le 17 novembre 2021. Il ressort des pièces du dossier que cet enfant, qui est scolarisé, vit au domicile de ses parents et que l'intéressé a contribué à son entretien et à son éducation pendant la période de deux ans qui a précédé le dépôt de sa demande de renouvellement de son titre de séjour, ce qui est suffisamment démontré à la fois par des factures d'habillement et d'achats divers dont il n'est pas sérieusement contesté qu'ils ont été exposés pour les besoins de cet enfant ou ceux de la famille pendant les années 2020 à 2023, ainsi que par plusieurs témoignages et attestations concordants, selon lesquels l'intéressé entretient des liens de proximité avec son fils, et participe à ses activités scolaires et extra-scolaires. Ainsi, indépendamment de l'application de la réserve d'ordre public prévue aux articles L. 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, contrairement à l'appréciation du préfet, M. A justifie qu'il remplit les conditions auxquelles les articles L. 423-7 et suivants subordonnent la délivrance d'une carte temporaire de séjour en tant que parent d'un enfant français.
6. Ensuite, l'arrêté contesté a été pris sur le fondement des dispositions précitées des articles L. 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au motif que, d'une part, M. A a été condamné le 8 novembre 2021 par le tribunal correctionnel de Bordeaux pour des faits de violences ayant entraîné une incapacité n'ayant pas excédé 8 jours, commis à l'égard de sa compagne et en présence d'un mineur, et pour des faits de menaces de mort réitérées, tous commis les 19 et 20 novembre 2019 et que, d'autre part, l'intéressé est défavorablement connu de services de police pour des faits, tous inscrits au fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ), de conduite d'un véhicule sans permis commis le 20 décembre 2019 et d'entrée ou séjour irrégulier d'un étranger en France, commis le 31 mars 2006.
7. Cependant, et d'une part, par application des dispositions citées plus haut de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale, le préfet de la Gironde n'a légalement pu fonder sa décision sur les faits commis en 2006 et en 2019, inscrits au TAJ, dès lors que cette autorité ne justifie pas, ni même ne soutient, avoir préalablement consulté, pour complément d'information, l'une des autorités de police ou judiciaire désignées au 5° de cet article. Au demeurant, il n'est pas démontré, ni même soutenu, que l'un de ces faits aurait donné lieu à une déclaration de culpabilité prononcée par une juridiction répressive ou même à l'engagement de poursuites pénales, ce qui ne peut être déduit de la seule inscription de ces faits au TAJ et alors même que le bulletin n° 2 du casier judiciaire de M. A ne comporte aucune mention correspondant à ces faits.
8. D'autre part, si M. A a été déclaré coupable de violences et de menaces de mort commises dans le contexte conjugal en 2019 et quant à elles inscrites au bulletin n° 2 du casier judiciaire de l'intéressé, que l'autorité administrative a légalement pu consulter et auquel elle a légalement pu se référer par application de l'article R. 79 du code de procédure pénale, il ressort des pièces du dossier qu'il s'agit de la seule condamnation inscrite au casier judiciaire de l'intéressé et que ces faits délictueux ont donné lieu au prononcé d'une peine de stage de sensibilisation aux violences intrafamiliales, peine prononcée à titre de peine principale et alternativement à la peine d'emprisonnement encourue pour ces délits. De plus, outre les éléments de sa situation familiale exposés plus haut, il ressort des pièces du dossier que sont aussi présents en France les autres enfants de M. A, majeurs et de nationalité arménienne, lesquels ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire en 2009. Dans de telles conditions, compte tenu du caractère très modéré de la sanction qui a été prononcée par le juge répressif, de son caractère isolé, de l'ancienneté de la présence en France de M. A et de la situation familiale de l'intéressé, qui justifie en outre de sa situation professionnelle et de son engagement dans un parcours d'intégration républicaine, et qui, plus largement, démontre avoir établi de longue date en France, avec son épouse et ses enfants, le centre de ses intérêts personnels et familiaux, le requérant est fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de la Gironde a méconnu les dispositions légales et les stipulations conventionnelles citées aux points 2 et 3.
9. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, l'arrêté contesté doit être annulé.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
10. Eu égard aux motifs qui fondent l'annulation de la décision contestée, l'exécution du présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", et ce dans le délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du second alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lanne, avocat du requérant, d'une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 7 juin 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de renouveler le titre de séjour de M. A est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois.
Article 3 : L'Etat versera à Me Lanne une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de la Gironde et à Me Lanne.
Délibéré après l'audience du 20 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Cabanne, présidente,
M. Pinturault, premier conseiller,
Mme Fazi-Leblanc, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024.
Le rapporteur,
M. PINTURAULT
La présidente,
C. CABANNELa greffière,
M.-A. PRADAL
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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