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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2401240

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2401240

vendredi 10 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2401240
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCISSE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 20 février 2024, sous le numéro 2401240, un mémoire complémentaire enregistré le 22 mars 2024 et des pièces complémentaires enregistrées les 17 mars et 31 juillet 2024, M. B E, représenté par Me Cisse, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 janvier 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à défaut de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant tel que garanti par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision doit être annulée du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mars 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

II. Par une requête enregistrée le 20 février 2024 sous le numéro 2404327, et des pièces complémentaires enregistrées les 25 et 31 juillet 2024, Mme D C, représentée par Me Cisse, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 janvier 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer une carte de résident dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à défaut de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 432-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant tel que garanti par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Par une ordonnance du 30 juillet 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 30 octobre 2024 à 12 h.

Un mémoire présenté par le préfet de la Gironde a été enregistré le 3 janvier 2025.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 mai 2024.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Cabanne a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, née le 27 juin 1986, de nationalité nigériane, déclare être entrée en France irrégulièrement en 2003. Elle a bénéficié de plusieurs titres de séjour entre le 16 février 2009 et le 6 mars 2022. Le 21 février 2022, la requérante a sollicité le renouvellement de sa carte de résident. Par arrêté du 29 janvier 2024, le préfet de la Gironde a refusé de lui renouveler son titre de séjour. M. E, né le 15 septembre 1979, de nationalité nigériane, déclare être entré régulièrement en France en décembre 2018 muni d'un titre de séjour longue durée UE délivré par les autorités espagnoles. Le 8 avril 2019, il a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 29 janvier 2024, le préfet de la Gironde a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2401240 et n° 2404327, présentées respectivement pour M. E et Mme C, concernent la situation d'un couple et présentent à juger des questions semblables. Il y a donc lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur les conclusions en annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. " Et aux termes de l'article L. 423-10 de ce code : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français résidant en France et titulaire depuis au moins trois années de la carte de séjour temporaire prévue à l'article L. 423-7 ou d'une carte de séjour pluriannuelle délivrée aux étrangers mentionnés aux articles L. 423-1, L. 423-7 et L. 423-23, sous réserve qu'il continue de remplir les conditions prévues pour l'obtention de cette carte de séjour, se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. () ".

4. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec, même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ses compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'ont pas entendu écarter l'application de ces principes. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

5. En l'espèce, il est constant que, trois jours après sa naissance, M. I, ressortissant de nationalité française, a reconnu auprès de l'état civil être le père du jeune F, né le 9 novembre 2008. Si un signalement, en application de l'article 40 du code civil a été réalisé, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une action en contestation de cette filiation aurait été intentée devant l'autorité judiciaire. Ainsi, à la date de l'arrêté attaqué, la prescription prévue par l'article 321 du code civil était acquise et le préfet de la Gironde ne pouvait plus se prévaloir du caractère frauduleux de cette reconnaissance pour refuser de délivrer à Mme C un titre de séjour en qualité de mère d'un enfant français, unique motif opposé à sa demande.

6. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, de autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C, qui réside régulièrement en France depuis plus de quinze ans sur le territoire français, est la mère d'un enfant français, ainsi qu'il a été dit précédemment, né en 2008, qu'elle élève et entretient depuis sa naissance, d'abord aux côtés de M. I, qui l'a reconnu comme étant son enfant, puis, avec M. E dont il est constant qu'il est le père biologique. Mme C et M. E sont les parents de deux autres enfants, G et H, nés en 2015 et en 2017, respectivement en Espagne et en France. Ainsi, mère d'un enfant français, et compte tenu de la durée de la régularité de son séjour, Mme C a vocation à demeurer sur le territoire français. Les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français opposées à M. E auraient donc pour effet de le séparer durablement de sa compagne et de ses enfants ou de séparer la fratrie, portant une atteinte disproportionnée à leur droit à mener une vie familiale normale et à l'intérêt supérieur de leurs enfants. Compte tenu de ces éléments, alors qu'au surplus M. B justifie d'une intégration professionnelle réelle, étant titulaire d'un contrat à durée indéterminée depuis le 6 janvier 2020 au sein de la société Château Haut Bailly, les requérants sont fondés à soutenir que les décisions attaquées méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et l'article 3§1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, que les décisions portant refus de titre de séjour du 29 janvier 2024 opposées aux requérants doivent être annulées, ainsi que celles portant éloignement et fixant le pays de renvoi opposées à M. E.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Eu égard aux motifs de l'annulation prononcée, le présent jugement implique, d'une part, le renouvellement de la carte de résident de Mme C, d'autre part, la délivrance d'une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à venir. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

10. D'une part, Mme C ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Cisse renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Cisse de la somme de 1 000 euros.

11. D'autre part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à M. E en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 29 janvier 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé délivrer un titre de séjour à Mme C est annulé.

Article 2 : L'arrêté du 29 janvier 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de délivrer un titre de séjour à M. E, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à Mme C une carte de résident dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à venir.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à M. E une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à venir.

Article 5 : Au titre de l'instance n° 2404327, l'Etat versera à Mme A la somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Cisse renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 6 : Au titre de l'instance n° 2401240, l'Etat versera à M. E la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. E et Mme C est rejeté.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, à Mme D C, au préfet de la Gironde et à Me Cisse.

Délibéré après l'audience du 8 janvier 2025 où siégeaient :

Mme Cabanne, présidente,

M. Pinturault, premier conseiller,

Mme Fazi-Leblanc, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 janvier 2025

La présidente rapporteure,

C. CABANNE

L'assesseur le plus ancien,

M. PINTURAULT

La greffière,

H. MALO

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2,2404327

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