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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2401481

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2401481

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2401481
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU-1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 février 2024 et 29 mars 2024, Mme B E, représentée par Me Rivière, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 février 2024 par laquelle le préfet de la Gironde l'a obligée à quitter le territoire français, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son avocat en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté a été signé par une autorité incompétente en l'absence de production d'une délégation régulière et publiée ;

- il est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son recours devant la Cour nationale du droit d'asile était toujours en cours d'instruction à la date de l'arrêté litigieux ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour pour une durée d'un an est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mars 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Zuccarello pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Zuccarello présidente-rapporteure,

- et les observations de Me Rivière, représentant Mme E.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, de nationalité arménienne, déclare être entrée en France le 17 février 2022. L'intéressé a sollicité le bénéfice de l'asile le 22 mars 2022, laquelle demande a été rejetée par une décision du 6 novembre 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) qui a statué en procédure accélérée. Par un arrêté du 12 février 2024, le préfet de la Gironde l'a obligée de quitter le territoire français, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Mme E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme E, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, il ressort de la consultation du site internet de la préfecture, librement accessible, que le préfet de la Gironde a, par arrêté du 31 août 2023 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n°33-2023-060, donné délégation à M. A C, directeur des migrations et de l'intégration, pour signer, toutes décisions, documents et correspondances en matière de droit au séjour et d'éloignement pris en application des livres II, IV, V, VI, VII et VIII (partie législative et réglementaire) dont font parties les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". D'une part, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 612-8 du code précité : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

6. L'arrêté attaqué, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de Mme E, mentionnent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement en visant d'une part, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et d'autre part les éléments relatifs à la situation personnelle de la requérante, notamment le rejet de sa demande d'asile par l'OFPRA, que l'intéressée est entrée en France deux avant la prise de l'arrêté et que sa présence n'est justifiée que par les délais d'instruction de sa demande d'asile. Elle précise également que l'intéressée ne fait état d'aucun lien privé ou familial sur le territoire, hormis avec sa mère entrée en France avec elle et actuellement en situation irrégulière. Elle mentionne enfin la circonstance que l'intéressée a entamé des démarches afin d'obtenir un titre de séjour pour raison de santé, qui ont échoué au stade de l'examen par l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Ces circonstances de droit et de fait sont suffisamment développées pour avoir mis utilement Mme E en mesure de comprendre et de discuter les motifs de cette décision, sans présenter un caractère stéréotypé. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation et du défaut d'examen approfondi doivent être écartés.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance ". En revanche, aux termes de l'article L. 542-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : /1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : () d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 () ". Aux termes de l'article L. 531-24 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée dans les cas suivants : / 1° Le demandeur provient d'un pays considéré comme un pays d'origine sûr au sens de l'article L. 531-25 () ".

8. Il ressort des pièces du dossier et de la fiche Telemofpra produite en défense que la demande d'asile de Mme E a été rejetée par l'OFPRA le 6 novembre 2023, décision notifiée le 10 novembre 2023 qui a statué en procédure accélérée en application des dispositions de l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il est en effet constant que l'Arménie figure sur la liste des pays d'origine sûrs mentionnée par l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et établie dans les conditions fixées par l'article L. 531-25 de ce code. Dans ces conditions, et indépendamment de l'introduction par la requérante d'un recours devant la cour nationale du droit d'asile, le préfet a pu légalement estimer que Mme E n'avait plus droit au séjour sur le fondement de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et prononcer son éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 542-1 de ce code est inopérant.

9. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme E célibataire et sans enfants à charge, déclare être entrée en France le 17 février 2022. La requérante, dont la présence sur le territoire est uniquement justifiée par sa demande d'asile, ne démontre pas entretenir de liens privé ou familial particulier sur celui-ci. La seule circonstance que l'intéressée réside en France avec sa mère, qui ne dispose d'aucun droit de séjour sur le territoire depuis le rejet de sa demande d'asile, n'est pas de nature à lui ouvrir un droit à sa propre admission au séjour. En outre, Mme E ne démontre pas être dépourvue de tout lien avec son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 39 ans. Dans ces conditions, en prononçant une obligation de quitter le territoire français, le préfet de la Gironde n'a pas porté au droit à la vie privée et familiale de l'intéressée une atteinte disproportionnée au regard de son objectif et de ses effets. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En cinquième lieu, si Mme E soutient que son état de santé faisait obstacle au prononcé d'une mesure d'éloignement en application des dispositions de l'article L. 611-3 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les dispositions citées n'étaient plus en vigueur à la date de la décision attquée. Par suite, le moyen doit être écarté comme inopérant.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. Si Mme E soutient qu'elle encourt des risques de persécutions dans son pays d'origine en raison de son homosexualité déclarée, elle ne verse aucun élément à l'appui de ses déclarations. En outre, il ressort des pièces du dossier que sa demande d'asile a été rejetée par l'autorité compétente et l'intéressée ne soutient pas qu'elle n'aurait pas eu connaissance de ces éléments. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

13. En septième lieu, pour les mêmes motifs que ceux développés au point 9, le préfet de la Gironde, en prononçant à l'encontre de Mme E une obligation de quitter le territoire français, n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

14. En huitième lieu, il résulte des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point 5 qu'il appartient au préfet, s'il entend assortir sa décision portant obligation de quitter le territoire dans un délai déterminé, d'une interdiction de retour sur le territoire, dont la durée ne peut dépasser deux ans, de prendre en considération les quatre critères énumérés par l'article précité que sont la durée de présence sur territoire de l'intéressée, la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et les circonstances, le cas échéant, qu'il ait fait l'objet d'une ou plusieurs précédentes mesures d'éloignement et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public.

15. Il ressort des pièces du dossier, et ainsi qu'il a été dit au point 9, que Mme E est entrée en France deux ans avant la décision attaquée, que la durée de son séjour n'est justifiée que par les délais de la procédure d'asile, et qu'elle ne démontre pas l'existence de liens forts avec la France. Dans ces conditions, et alors même que la requérante ne constitue pas une menace à l'ordre public et n'a pas fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement, le préfet de la Gironde pouvait prendre une décision d'interdiction de retour d'un an au regard des motifs précédemment énoncés. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête doivent être rejetées et, par voie de conséquence, les conclusions présentées à fin d'injonction ainsi que celles liées aux frais d'instance.

D E C I D E:

Article 1er : Mme E est admise à l'aide juridictionnelle provisoire ;

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E, à Me Rivière et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.

La magistrate désignée,

F. ZUCCARELLOLa greffière,

M. D

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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