mardi 28 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2401610 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | JU-2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 4 mars 2024, M. A E, représenté par Me Cabot, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 février 2024 par lequel le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ou, s'il est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement de cette somme directement à son conseil, en application des dispositions de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- le préfet de la Gironde n'a pas respecté son droit à être entendu ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- le préfet n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation ;
- elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale et doit être annulée par voie de conséquence ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
- la durée de cette mesure est disproportionnée ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mai 2024 le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.
M. E a obtenu l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 mars 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. E, ressortissant afghan né le 10 février 2001, est entré en France en février 2022, selon ses déclarations. Le 23 février 2022, il a demandé le bénéfice de l'asile qui a été rejetée par une décision rendue le 27 janvier 2023 par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), confirmée par une décision rendue le 27 novembre 2023 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par un arrêté du 7 février 2024, le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an. M. E demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun à la mesure d'éloignement et à la décision fixant le pays de renvoi :
2. Les décisions attaquées visent les considérations de droit sur lesquelles elles sont fondées, et, en particulier le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le préfet de la Gironde a également pris en considération les éléments de faits propres à la situation du requérant, en particulier, la durée et les conditions de séjour en France, l'absence de liens personnels et d'élément justifiant son insertion durable sur le territoire. Si le requérant soutient que l'arrêté n'expose pas avec suffisamment de précision les motifs qui l'ont conduit à quitter son pays d'origine et à demander l'asile en France, il ressort de ses termes que le préfet a visé les décisions rendues par l'OFPRA et la CNDA sur ses demandes d'asile, et a conclu " qu'il n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine ". Ainsi, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, a été pris au terme d'un examen suffisant de la situation du requérant et il est suffisamment motivé. Ces moyens doivent être écartés comme manquant en fait.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, il ressort de la consultation du site internet de la préfecture de la Gironde, librement accessible, que le préfet de la Gironde, par un arrêté du 31 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spéciaux n° 33-2023-164, a donné délégation à Mme B D, cheffe du bureau de l'asile et du guichet unique, signataire de l'arrêté en litige, à l'effet de signer " toutes décisions () relevant de l'autorité préfectorale pris[es] en application des livres IV, V, VI et VII (partie législative et réglementaire) du code de l'entée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ", au nombre desquelles figure l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté doit être écarté comme manquant en fait.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires réglées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes de l'article 51 de cette charte : " 1. Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions et organes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. En conséquence, ils respectent les droits, observent les principes et en promeuvent l'application, conformément à leurs compétences respectives. / () ".
5. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux États membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.
6. A cet égard, lorsqu'il présente une demande d'asile, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche, qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de rejet de sa demande d'asile, il pourra faire l'objet d'un refus de titre de séjour et, lorsque la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire lui a été définitivement refusé, d'une mesure d'éloignement du territoire français. Il lui appartient, lors du dépôt de sa demande d'asile, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles et notamment celles de nature à permettre à l'administration d'apprécier son droit au séjour au regard d'autres fondements que celui de l'asile. Il lui est loisible, tant au cours de l'instruction de sa demande, qu'après que l'OFPRA et la CNDA eurent statué sur sa demande d'asile, de faire valoir auprès de l'administration toute information complémentaire utile.
7. M. E, dont la demande d'asile avait fait l'objet d'une décision de rejet par l'OFPRA et par la CNDA, ne pouvait ignorer qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement par les autorités compétentes. De plus, il n'établit pas qu'il aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ou qu'il aurait été empêché de présenter ses observations avant que ne soit pris la mesure d'éloignement attaquée. Par ailleurs, il n'est pas établi qu'il aurait disposé d'autres informations tenant à sa situation personnelle, qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise à son encontre la mesure d'éloignement contestée et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction d'une telle mesure. Si l'intéressé fait valoir dans ses écritures qu'il serait perçu par les autorités talibanes comme ayant acquis un profil occidentalisé du fait de son séjour en Europe et qu'il serait ainsi exposé à un risque de persécution en cas de retour dans son pays d'origine, cette circonstance est sans incidence sur la décision portant obligation de quitter le territoire français qui a seulement pour effet d'éloigner l'intéressé du territoire français, mais qui n'a ni pour objet ni pour effet de fixer le pays d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
8. Les moyens soulevés à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français ayant été écartés, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination est fondée sur une décision illégale et à en demander l'annulation par voie de conséquence.
9. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".
10. M. E soutient qu'il s'expose, depuis la prise de pouvoir des talibans dans son pays d'origine, à une condamnation de la justice talibane, pour avoir sollicité l'asile en Europe et est susceptible d'être pris pour cible et persécuté par les autorités en cas de retour dans son pays d'origine du fait de son profit occidentalisé acquis durant son séjour en Europe. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait acquis ledit profit ou qu'un tel profil pourrait lui être imputé en cas de retour en Afghanistan. A cet égard, aucun élément du dossier ne permet de caractériser une influence réelle et pérenne de la culture occidentale sur ses usages ou son mode de vie. Si, par ailleurs, l'Afghanistan connaît une situation sécuritaire dégradée et instable, il n'y régnait pas, au jour de l'adoption de la décision en litige, une situation de violence aveugle généralisée sur l'ensemble de son territoire interdisant au requérant d'y séjourner. Enfin, M. E n'apporte aucun élément actuel, personnel et circonstancié permettant de s'écarter de l'appréciation portée par le juge de l'asile sur le niveau de menace pesant sur sa sécurité personnelle en cas de retour dans son pays d'origine. Il suit de là que les moyens tirés de la violation de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
11. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".
12. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Ainsi la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Toutefois, si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.
13. En l'espèce, pour interdire au requérant de retourner sur le territoire français pendant un an, le préfet de la Gironde s'est fondé sur la circonstance que bien qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il n'ait jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, la présence du requérant en France n'était justifiée que par l'instruction de sa demande d'asile et qu'il ne justifie pas de la nature et de l'ancienneté de ses liens en France. Le requérant soutient que cette mesure est disproportionnée dès lors qu'elle le prive de la possibilité d'introduire une demande de titre de séjour tant qu'il n'a pas exécuté la mesure d'éloignement prise à son encontre et que la durée de l'interdiction de retour n'a pas expirée. Cependant, et d'une part, le requérant ne peut utilement se prévaloir d'éléments généraux et impersonnels relatifs à la situation politique en Afghanistan à l'encontre de l'interdiction de retour sur le territoire français qui n'a ni pour objet, ni pour effet, de fixer le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé. D'autre part, en fixant à seulement un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet de la Gironde n'a pas commis d'erreur dans l'appréciation de la situation du requérant, qui a vécu la majeure partie de son existence dans son pays d'origine, où il dispose nécessairement d'attaches familiales et est dépourvu de tous liens personnels anciens et stables en France où il est arrivé récemment. Par suite, ce moyen doit être écarté.
14. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 7 février 2024.
Sur les autres conclusions de la requête :
15. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 7 février 2024, les conclusions aux fins d'injonctions et celles relatives aux frais de l'instance doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E au préfet de la Gironde. .
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mai 2024.
La magistrate désignée,
C. C
La greffière,
S. FERMIN
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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