mercredi 16 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2401762 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 11 mars 2024, des pièces complémentaires enregistrées le 15 mars 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 3 juin 2024, Mme E F D, représentée par Me Gnou, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 février 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour dans l'attente de la délivrance du titre de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement, à son conseil, de la somme de 800 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Elle soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;
- cet arrêté méconnaît l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cet arrêté est entaché d'une erreur d'appréciation des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cet arrêté méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- cette décision méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense enregistré le 29 avril 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.
Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Cabanne,
- et les observations de Me Gnou, représentant de Mme D.
- le préfet de la Gironde n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D, ressortissante centrafricaine née le 27 mai 1994, est entrée en France le 11 décembre 2014 munie d'un visa court séjour valable jusqu'au 4 janvier 2015. Elle a sollicité un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français sur le fondement du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable au litige. Le 22 mars 2018, le préfet de la Gironde a édicté à son encontre une obligation de quitter le territoire assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, décision dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 18 octobre 2018 puis par un arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux rendu le 10 avril 2019. Suite au rejet de sa demande d'asile, l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides a rejeté, le 17 décembre 2019, sa demande tendant au réexamen de sa demande d'asile. Par un arrêté du 6 décembre 2021, le préfet de la Gironde a édicté à son encontre une obligation de quitter le territoire français ainsi qu'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Le 8 mars 2022, elle a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 7 février 2024, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Mme D demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
2. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. " Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ".
3. Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au motif qu'il est parent d'un enfant français doit justifier, outre de sa contribution effective à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, de celle de l'autre parent, de nationalité française, lorsque la filiation à l'égard de celui-ci a été établie par reconnaissance en application de l'article 316 du code civil. Le premier alinéa de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que cette condition de contribution de l'autre parent doit être regardée comme remplie dès lors qu'est rapportée la preuve de sa contribution effective ou qu'est produite une décision de justice relative à celle-ci. Dans ce dernier cas, il appartient seulement au demandeur de produire la décision de justice intervenue, quelles que soient les mentions de celle-ci, peu important notamment qu'elles constatent l'impécuniosité ou la défaillance du parent français auteur de la reconnaissance. La circonstance que cette décision de justice ne serait pas exécutée est également sans incidence.
4. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a donné naissance à une fille, prénommée A, le 21 février 2015 à Bordeaux. Si cet enfant a été reconnu par M. B C, de nationalité française, le 25 février 2015, la requérante ne justifie pas que M. C contribuerait effectivement à l'entretien et à l'éducation de la jeune A et ne produit pas non plus de décision de justice relative à la contribution, à l'éducation et à l'entretien de cet enfant. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que le tribunal administratif et la cour administrative d'appel de Bordeaux, ont jugé, respectivement par un jugement du 18 octobre 2018 et un arrêt du 10 avril 2019, que le préfet de la Gironde était fondé à soutenir, dans sa précédente mesure d'éloignement édictée le 22 mars 2018 à l'encontre de l'intéressée, que la reconnaissance de paternité était frauduleuse au regard d'un faisceau d'indices concordants.
5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
6. Mme D se prévaut de sa présence sur le territoire national depuis 2014 et de celle de ses frères et sœurs ainsi que de celle de sa fille mineure née sur le territoire national le 21 février 2015. Toutefois, si elle n'est pas dénuée de liens familiaux en France, il ressort des pièces du dossier qu'elle n'est pas isolée dans le pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 20 ans et où résident ses parents. Par ailleurs, si la requérante produit à l'instance le certificat d'aptitude professionnelle " cuisine " qui lui a été délivré par l'académie de Bordeaux en 2018 ainsi que le certificat de réussite à l'initiation des métiers des ressources humaines obtenu en 2020, ces pièces ne suffisent pas à établir qu'elle aurait fixé le centre de ses intérêts professionnels en France. Il ressort également des pièces du dossier que la requérante est démunie de ressources personnelles lui permettant une autonomie financière sur le territoire national. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'arrêté en litige n'est pas non plus entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.
7. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".
8. L'arrêté litigieux n'a pas pour objet ni pour effet de séparer la requérante de sa fille mineure. En outre, si cet enfant est scolarisé à l'école élémentaire Jean Monnet à Bordeaux, il n'est pas établi ni même allégué que sa scolarité ne pourrait se poursuivre dans le pays d'origine de sa mère ni que la cellule familiale ne pourrait s'y reconstruire. Si Mme D soutient que l'arrêté a pour conséquence de séparer l'enfant de son père, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C contribuerait à l'entretien et à l'éducation de cet enfant ni même qu'il entretiendrait des liens affectifs avec elle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ne peut être qu'écarté.
9. Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
10. Mme D n'apporte aucune pièce de nature à établir qu'elle serait personnellement exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, alors par ailleurs que sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatride le 17 décembre 2019. Par suite, la décision fixant le pays de destination, seule décision à l'encontre de laquelle ce moyen est opérant, ne méconnaît pas les stipulations précitées.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
11. A la date d'édiction de la décision en litige, la protection contre l'éloignement des parents d'enfants français contribuant à leur entretien et à leur éducation prévue par l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction antérieure à la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 n'était plus applicable, de sorte que la requérante ne peut utilement se prévaloir de cet article. Dans ces conditions, l'intéressée pouvait légalement faire l'objet d'une mesure d'éloignement.
12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 7 février 2024.
Sur les autres conclusions de la requête :
13. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par Mme D, ses conclusions aux fins d'injonction et celles relatives au frais de l'instance doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E F D et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 2 octobre 2024 où siégeaient :
Mme Cabanne, présidente,
M. Pinturault, premier conseiller,
Mme Fazi-Leblanc, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2024.
La présidente-rapporteure,
C. CABANNE
L'assesseur le plus ancien,
M. PINTURAULT
La greffière,
M.-A. PRADAL
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026