mercredi 4 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2401999 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu les procédures suivantes :
I - Par une requête n° 2401999 enregistrée le 22 mars 2024, Mme C B, représentée par Me Cesso, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de la Dordogne a implicitement rejeté sa demande de titre de séjour " travailleur saisonnier " déposée le 28 avril 2023 ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Dordogne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour " travailleur saisonnier " d'une durée de trois ans dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de son droit au séjour dans le même délai et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle a fourni toutes les pièces nécessaires à l'examen de son dossier le 27 avril 2023, une décision implicite de rejet est née le 27 août 2023 ;
- elle a droit à bénéficier d'un titre de séjour " travailleur saisonnier " sur le fondement de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense enregistré le 14 juin 2024, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.
II - Par une requête n° 2403649 enregistrée le 10 juin 2024, Mme C B, représentée par Me Cesso, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 24 avril 2024 par lequel le préfet de la Dordogne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Dordogne de lui délivrer un titre de séjour et, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui attribuer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- il n'est pas établi que le signataire de l'arrêté en litige avait compétence pour ce faire ;
- la décision de refus de séjour est illégale dès lors qu'elle remplit les conditions lui permettant de bénéficier d'un titre de séjour " travailleur saisonnier ", de plein droit, son employeur avait formé une demande de dépôt d'un titre de séjour dès le mois de décembre, les retards d'instruction de la préfecture ne peuvent lui être imputés ; lorsqu'elle a pris contact avec la préfecture elle remplissait les conditions d'octroi de ce titre ;
- elle a établi en France le centre de ses attachés familiales, le refus de lui octroyer un titre de séjour est illégal au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le préfet a entaché sa décision de refus de séjour d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- dès lors qu'elle bénéficie de plein droit d'un titre de séjour, la décision portant obligation de territoire est illégale ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et de sauvegarde des libertés fondamentales et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense enregistré le 1er juillet 2024, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Fazi-Leblanc, première conseillère,
- et les observations de Me Esseul, représentant Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante marocaine, née en 1997, est entrée régulièrement en France le 6 décembre 2022 avec un visa long séjour en qualité de saisonnier. Le 27 avril 2023, elle a sollicité un premier titre de séjour en qualité de travailleur saisonnier sur le fondement de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une première requête n° 2401999, Mme B demande l'annulation de la décision implicite de refus du préfet de la Dordogne de lui attribuer ce titre de séjour. Par un arrêté du 24 avril 2024 qui s'est substitué à la décision implicite de refus de séjour, le préfet de la Dordogne a refusé le titre de séjour sollicité et obligé l'intéressée à quitter le territoire. Par une requête n° 2403649, Mme B demande également l'annulation de cet arrêté.
Sur la jonction :
2. Les requêtes n° 2401999 et n° 2403649, qui concernent la même requérante, présentent à juger des questions identiques et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus d'un titre de séjour :
3. En premier lieu, par un arrêté du 11 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° 24-2024-004 publié le 22 janvier 2023, librement accessible, le préfet de la Dordogne a donné délégation à M. A, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture de la Dordogne, à l'effet de signer les décisions, relevant du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatives à la délivrance des titres de séjour. Il s'ensuit que le moyen tenant à l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.
4. En deuxième lieu, au terme de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce un emploi à caractère saisonnier, tel que défini au 3° de l'article L. 1242-2 du code du travail, et qui s'engage à maintenir sa résidence habituelle hors de France, se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier " d'une durée maximale de trois ans./ Cette carte peut être délivrée dès la première admission au séjour de l'étranger./ Elle autorise l'exercice d'une activité professionnelle et donne à son titulaire le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu'elle fixe et qui ne peuvent dépasser une durée cumulée de six mois par an./ La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. ".
5. Pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité, le préfet de la Dordogne a considéré que la demande d'autorisation de travail, déposée par l'employeur de Mme B les 27 avril 2023 et 12 juin 2023, n'avait pas été effectuée avant l'entrée de Mme B sur le territoire français.
6. Il est constant que Mme B a obtenu, alors qu'elle était au Maroc, une autorisation de travail en qualité de travailleur saisonnier ainsi qu'un certificat de contrôle médical, datés du 28 novembre 2022, et qu'elle est entrée en France le 6 décembre 2022 avec un visa long séjour valable du 25 novembre 2022 au 23 février 2023. Cependant, à la date de dépôt de sa demande de titre de séjour le 27 avril 2023, la validité tant de son autorisation de travail que de son visa long séjour était expirée. Mme B fait valoir qu'elle a entamé des démarches pour bénéficier d'un titre de séjour " saisonnier " dès son entrée sur le territoire français en décembre 2022 et qu'elle n'a pas à être pénalisée par les délais de traitement de la préfecture qui, par courrier du 4 janvier 2023, ne lui a fixé un rendez-vous que le 27 avril 2023, soit après l'échéance de son visa et de son contrat de travail. Toutefois, pour regrettable que soit ce délai, elle ne justifie par aucune pièce avoir sollicité de la part de la préfecture un avancement de la convocation et s'être vue opposer un refus. Ainsi, formellement, la requérante a déposé après l'échéance de son visa et de son autorisation de travail, sa demande de titre de séjour. Par ailleurs, ses nouvelles demandes d'autorisation de travail présentées les 27 avril et le 12 juin 2023 ont été rejetées pour tardiveté et maintien au-delà du délai de six mois sur le territoire français de la requérante, sans que ces motifs ne soient critiqués. Dans ces conditions, c'est légalement et sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet de la Dordogne a pu refuser de délivrer à Mme B un titre de séjour " travailleur saisonnier ".
7. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " Aux termes des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Pour l'application de ces stipulations et dispositions, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
8. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France le 6 décembre 2022, qu'elle est célibataire, sans charge de famille et qu'elle possède des liens familiaux au Maroc où résident sa mère et sa sœur. Elle justifie avoir travaillé en tant qu'ouvrière viticole de décembre 2022 à avril 2023. Compte tenu de la faible durée de séjour de Mme B sur le territoire français et en l'absence de liens intenses et durables en France, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peuvent être accueillis. Pour les mêmes motifs, la décision en litige n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de Mme B.
9. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à solliciter l'annulation de la décision du préfet de la Dordogne du 24 avril 2024 lui refusant la délivrance d'un titre de séjour.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
10. En premier lieu, dès lors qu'ainsi qu'il a été dit, la décision portant refus de séjour n'est pas illégale, la requérante ne peut exciper de l'illégalité de celle-ci pour soutenir que la décision du préfet de la Dordogne portant obligation de quitter le territoire serait illégale.
11. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exprimés au point 8, la décision portant obligation de quitter le territoire français opposée à Mme B ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.
12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du préfet de la Dordogne du 24 avril 2024 doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.
Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :
14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que Mme B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Les requêtes de Mme B sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au préfet de la Dordogne.
Délibéré après l'audience du 20 novembre 2024 à laquelle siégeaient :
Mme Cabanne, présidente,
M. D et Mme Fazi-Leblanc, premiers conseillers.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024.
La rapporteure,
S. FAZI-LEBLANC
La présidente,
C. CABANNE
La greffière,
M-A. PRADAL
La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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