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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2402067

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2402067

vendredi 29 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2402067
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantTAHTAH LARA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 mars 2024, et un mémoire, enregistré le 27 mars 2024, M. B E, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Bordeaux, représenté par Me Tahtah, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du préfet de la Gironde en date du 24 mars 2024 portant à l'encontre de M. B D alias E obligation de quitter le territoire français sans délai, décision fixant le pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pendant trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

* le signataire de la décision attaquée n'était pas compétent ;

* la décision attaquée n'est pas suffisamment motivée ;

* il n'a pas été procédé à un examen de sa situation personnelle ;

* la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît donc les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

* la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

* le signataire de la décision attaquée n'était pas compétent ;

* la décision attaquée n'est pas suffisamment motivée ; il n'est pas établi que les quatre critères prévus par la loi ont été pris en compte ;

* il n'a pas été procédé à un examen de sa situation personnelle ;

* l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale par exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

* la décision attaquée est disproportionnée et le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

* la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 20 novembre 1989, signée par la France le 26 janvier 1990 ;

* le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Naud, premier conseiller, en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

* le rapport de M. Naud, premier conseiller ;

* les observations de Me Ghettas, représentant M. D alias E, assisté de Mme G, interprète, qui persiste dans ses précédentes écritures et soutient, en outre, que le préfet a porté une atteinte disproportionnée à l'intérêt supérieur de ses enfants.

Considérant ce qui suit :

1. M. D alias E, né le 1er avril 1985 et de nationalité géorgienne, qui a été placé en rétention, demande l'annulation de l'arrêté du préfet de la Gironde en date du 24 mars 2024 portant à son encontre obligation de quitter le territoire français sans délai, décision fixant le pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pendant trois ans.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. D alias E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, M. A C, sous-préfet d'Arcachon, qui a signé l'arrêté attaqué, bénéficiait d'une délégation de signature du préfet de la Gironde en date du 14 février 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Gironde (recueil n° 40 du 14 février 2024), à l'effet de signer notamment les obligations de quitter le territoire français lors de ses permanences. Il n'est pas contesté qu'il était effectivement de permanence à la date de l'arrêté attaqué. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les textes applicables, notamment le 1° et le 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il est spécifié que M. D alias E a déclaré être entré en France deux jours auparavant sous couvert d'un passeport qu'il aurait perdu depuis, qu'il ne justifie pas remplir les autres conditions prévues aux articles 5 et 20 de la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 concernant la disposition de moyens de subsistance suffisants, qu'il a été interpellé le 23 mars 2024 pour des faits de vol en réunion, qu'il a déjà été signalisé à quatorze reprises lors de précédents séjours en France pour vol à l'étalage, vol en réunion sans violence, vol aggravé, maintien irrégulier sur le territoire français, recel et violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité, que son comportement constitue une menace pour l'ordre public, qu'il est sans charge de famille en France et qu'il n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans son pays d'origine. L'obligation de quitter le territoire français comporte donc les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. D alias E.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. M. D alias E soutient qu'il a des attaches familiales en France, n'étant pas privé de lien avec les deux enfants de Mme F. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'il est entré très récemment sur le territoire national après avoir fait l'objet d'une interdiction du territoire français pour une durée de trois ans en vertu d'un jugement du tribunal correctionnel de Bordeaux du 15 mars 2021. Il ressort du procès-verbal d'audition de Mme F du 23 mars 2024 qu'elle a déclaré " être divorcée de M. E et ne plus avoir de lien particulier avec lui ", ce qu'il ne conteste pas. Il n'établit pas qu'il entretiendrait des liens particuliers avec ses enfants. Il ne conteste pas que des membres de sa famille proche, notamment sa mère, vivent dans son pays d'origine, la Géorgie. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

9. Si M. D alias E soutient que ses deux enfants vivent en France, il ne conteste pas être divorcé de Mme F et il n'établit pas entretenir de lien particulier avec ses deux enfants. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué n'a pas porté aux droits des enfants du requérant une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Aucun moyen d'illégalité n'est retenu à l'appui des conclusions à fin d'annulation présentées par M. D alias E contre l'obligation de quitter le territoire français, comme cela a été indiqué. Dès lors, il n'y a pas lieu d'annuler la décision fixant le pays de destination par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

12. En premier lieu, la décision précitée de délégation de signature du préfet de la Gironde autorisait M. A C à signer également les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté comme manquant en fait.

13. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les textes applicables, notamment l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il est spécifié que M. D alias E est entré et s'est maintenu irrégulièrement en France depuis une date indéterminée, qu'il est sans domicile fixe et sans ressources légales, qu'il ne justifie pas de l'intensité et de l'ancienneté de ses liens avec la France, qu'il a été interpellé par les services de police d'Arcachon pour vol en réunion le 23 mars 2024, qu'il a été signalisé à plusieurs reprises lors de précédents séjours en France et avait été de surcroît condamné à une peine globale d'emprisonnement d'une durée de onze mois et demi prononcée par le tribunal correctionnel de Limoges les 29 juin 2020 et 14 janvier 2021, puis par celui de Bordeaux le 15 mars 2021, et qu'il a déjà fait l'objet, à titre complémentaire d'une de ses condamnations, d'une interdiction du territoire français pour une durée de trois ans prononcée par le tribunal correctionnel de Bordeaux le 15 mars 2021 et a été reconduit dans son pays d'origine à deux reprises les 21 décembre 2021 et 18 avril 2023. L'interdiction de retour sur le territoire français comporte donc les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, y compris au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

14. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. D alias E.

15. En troisième lieu, aucun moyen d'illégalité n'est retenu à l'appui des conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant contre l'obligation de quitter le territoire français, comme cela a été indiqué. Dès lors, le moyen tiré de l'illégalité de l'interdiction de retour sur le territoire français compte tenu de l'illégalité par voie d'exception de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

16. En dernier lieu, il résulte de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que, sauf circonstances humanitaires, il appartenait au préfet de la Gironde, qui n'a accordé aucun délai de départ volontaire à M. D alias E, d'assortir l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre d'une interdiction de retour sur le territoire français dont la durée ne pouvait excéder cinq ans, voire dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public.

17. Il ressort des pièces du dossier que M. D alias E est présent en France depuis quelques jours seulement. Il a certes déjà séjourné sur le territoire national, mais il ne conteste pas être divorcé de Mme F et il n'établit pas entretenir de lien particulier avec ses deux enfants. Il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement et même d'une interdiction du territoire français pour une durée de trois ans en vertu d'un jugement du tribunal correctionnel de Bordeaux du 15 mars 2021. Il ne conteste pas avoir été condamné le 29 juin 2020, le 14 janvier 2021 et le 15 mars 2021 par jugements correctionnels à une peine globale d'emprisonnement d'une durée de onze mois et demi. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde n'a pas commis d'erreur d'appréciation en prenant à l'encontre de M. D alias E une interdiction de retour sur le territoire français limitée à trois ans.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. D alias E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Gironde en date du 24 mars 2024.

Sur les frais d'instance :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. D alias E demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : M. D alias E est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D alias E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D alias E et au préfet de la Gironde. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 mars 2024,

Le magistrat désigné,

G. NAUD

La greffière,

C. GIOFFRÉ

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

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