jeudi 17 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2402372 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 4ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 6 avril 2024, et un mémoire enregistré le 20 août 2024 n'ayant pas été communiqué, M. D A, représenté par Me Hugon, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 14 novembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pouvait être reconduit ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxes soit 1813 euros toutes taxes comprises à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761- 1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
En ce qui concerne le refus de séjour :
- la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de 16 et 18 ans, que ses documents d'état civil sont authentiques, sa structure d'accueil a émis un avis très positif sur sa situation ; qu'il a suivi réellement et sérieusement une formation CAP " constructeur de route " et qu'il dispose des qualités professionnelles et sociales qui garantissent qu'il est capable de poursuivre son insertion en France ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision portant refus de séjour étant illégale, la décision l'obligeant à quitter le territoire français doit être annulée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation.
En ce qui concerne le pays de renvoi :
- la décision l'obligeant à quitter le territoire français étant illégale, la décision fixant le pays de renvoi doit être annulée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juillet 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 février 2024.
Par une ordonnance du 3 juillet 2024, la clôture d'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 3 septembre 2024.
M. A a produit une pièce, enregistrée le 28 septembre 2024, qui n'a pas été communiquée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Katz ;
- les observations de Me Hugon, représentant M. A présent à l'audience.
Le préfet de la Gironde n'était ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. D A, ressortissant malien, né le 7 juin 2004, serait entré irrégulièrement en France en novembre 2020, selon ses déclarations. Il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance par une ordonnance de placement provisoire du procureur de la République du 3 décembre 2020 suivie d'une ordonnance du 7 décembre 2020 du juge des enfants, placement qui a été maintenu jusqu'à sa majorité par un jugement du 29 juillet 2021. Le 17 février 2023, l'intéressé a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 14 octobre 2023, dont il demande l'annulation, le préfet de la Gironde lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné à défaut de se conformer à cette mesure.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". L'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire, d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
4. Pour refuser de délivrer à M. A un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435- 3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Gironde a estimé, d'une part, que les actes d'état civil présentés par l'intéressé n'étaient pas authentiques et, d'autre part, que la circonstance qu'il remplirait les critères permettant la délivrance du titre ne saurait conduire à son octroi automatique dès lors qu'il ne justifiait d'aucune circonstance humanitaire ou exceptionnelle.
5. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a présenté à l'appui de sa demande un jugement supplétif d'acte de naissance n°270 du 20 juillet 2021, le volet n°3 d'un acte de naissance n° 242 établi le 27 juillet 2021, un certificat de nationalité établi le 26 janvier 2023 par le vice-consul du consulat général de la République C à Lyon et une carte d'identité consulaire délivrée le 18 août 2022 par l'ambassade C à Lyon. Pour considérer ces documents comme non probants, le préfet de la Gironde s'est fondé sur un rapport d'examen technique documentaire de la police aux frontières du 31 mars 2023, selon lequel, il n'est produit qu'une photocopie du jugement supplétif du 20 juillet 2021. Le rapport constate aussi que l'acte de naissance établi le 27 juillet 2021 présenterait plusieurs anomalies, notamment une légalisation non conforme en ce qu'elle a été réalisée par l'adjoint au maire et non le maire qui est seul officier d'état civil des centres principaux conformément aux articles 93 et 94 du code des personnes et de la famille C, ainsi qu'une date de naissance présentant un " grattage ", qui n'a pas été validé par l'officier de l'état civil. Ce rapport, qui ne s'appuie sur aucune expertise graphologique, note par ailleurs que les écritures manuscrites figurant sur l'acte de naissance et le jugement supplétif sont similaires alors que ces deux documents sont censés avoir été établis par des autorités différentes. Toutefois, ces éléments ne permettent pas, en l'espèce, de renverser la force probante des documents produits par M. A, alors que l'exactitude de sa date de naissance est corroborée par le certificat de nationalité et la carte d'identité consulaire qu'il verse au dossier. Dans ces conditions, le préfet ne pouvait légalement estimer que M. A ne justifiait pas de sa minorité lors de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance et lui refuser la délivrance d'un titre de séjour.
6. En second lieu, lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française.
7. Il ressort des pièces du dossier que M. A, né le 6 juin 2004, a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize et dix-huit ans et a sollicité, le 17 février 2023, soit dans l'année suivant son dix-huitième anniversaire, un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il n'est pas contesté qu'il a suivi avec sérieux, ainsi qu'en attestent les pièces du dossier, une formation professionnelle en CAP " constructeur de route " et a conclu un contrat d'apprentissage. Enfin, il ressort des pièces du dossier que M. A est bien intégré, qu'il est un " jeune volontaire " et " investi dans sa prise en charge ". Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, et quand bien même des membres de sa famille résident au Mali, le préfet de la Gironde a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision de refus de titre de séjour doit être annulée. Par voie de conséquence, doivent également être annulées, l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet de délivrer au requérant un titre de séjour. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder à cette délivrance dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés à l'instance :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à Me Hugon, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet de la Gironde du 14 novembre 2023 est annulé en toutes ses dispositions.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde délivrer un titre de séjour à M. A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Me Hugon la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Hugon et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Katz, président,
M. Fernandez, premier conseiller,
M. Boutet-Hervez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.
Le président-rapporteur,
D. Katz L'assesseur le plus ancien,
D. Fernandez La greffière,
M. B
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2402372
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026