mardi 15 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2402453 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 6ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 10 avril 2024, M. A D, représenté par Me Trébesses, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 29 mars 2024 par lequel le préfet de la Gironde lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ", l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour "salarié" ou, à défaut, réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir en le munissant d'un récépissé l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, le cas échéant, sur le fondement de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;
- il souffre d'un défaut de motivation et d'examen réel et sérieux de sa situation dès lors que sa demande de renouvellement en vue d'obtenir un titre de séjour " salarié " a été instruite comme une demande de renouvellement en qualité de " travailleur saisonnier " ;
- le préfet a commis une erreur de droit au regard de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui n'exige la détention d'un visa de long séjour que pour la première délivrance de titre de séjour alors qu'il a présenté une demande de renouvellement sous couvert de changement de statut ; de plus, la préfecture lui a délivré un récépissé de renouvellement de carte de séjour l'autorisant à travailler ;
- l'article 3 de l'accord franco-marocain a été méconnu dès lors qu'il justifie d'une demande d'autorisation de travail du 3 mars 2024 et d'une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée ;
- l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales a été méconnu et l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation car il travaille depuis un an et demi et bénéficie de la confiance de son employeur.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 mai 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 16 mai 2024, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 17 juin 2024 à 12 heures.
Par courrier du 25 septembre 2024, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, le tribunal a informé les parties de ce qu'il était susceptible de relever d'office le moyen d'ordre public tiré de ce que le préfet de la Gironde s'est fondé sur l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au lieu de faire application de l'article 3 de l'accord franco-marocain et qu'il envisageait de procéder à la substitution de base légale en découlant.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord du 9 octobre 1987 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Bourdarie a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A D, né le 4 janvier 1983 à Meknès (Maroc), est entré en France de manière régulière le 5 juillet 2022 muni d'un visa de type D valable jusqu'au 19 septembre 2022 pour une durée de séjour autorisée de 90 jours. Il a bénéficié d'un titre de séjour " travailleur saisonnier " délivré le 21 novembre 2022 et valable jusqu'au 20 décembre 2023. Le 16 octobre 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour " salarié ". Il demande l'annulation de l'arrêté du 29 mars 2024 du préfet de la Gironde portant refus de délivrance de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixation du pays de renvoi.
2. En premier lieu, l'arrêté en litige a été signé par Mme C B, en sa qualité d'adjointe à la cheffe du bureau de l'admission au séjour des étrangers. Elle disposait à cette fin d'une délégation de signature de la part du préfet en date du 31 août 2023, publiée le jour même au recueil des actes administratifs spécial n° 33-2023-164 pour signer toute décision en matière d'éloignement et de droit au séjour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté du 29 mars 2024 manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le 16 octobre 2023, M. D a introduit une demande de renouvellement de son titre de séjour " travailleur saisonnier ". Le préfet, qui a également instruit la demande au regard du fondement " salarié ", n'a pas entaché son arrêté d'un défaut d'examen réel et sérieux de la situation qui lui était soumise en l'instruisant comme une demande de renouvellement présentée sur le fondement de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'arrêté du 29 mars 2024 comporte les considérations de droit et de fait qui le fondent. Les moyens du défaut d'examen réel et sérieux et du défaut de motivation ne peuvent qu'être écartés.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce un emploi à caractère saisonnier, tel que défini au 3° de l'article L. 1242-2 du code du travail, et qui s'engage à maintenir sa résidence habituelle hors de France, se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier " d'une durée maximale de trois ans. / Cette carte peut être délivrée dès la première admission au séjour de l'étranger. / Elle autorise l'exercice d'une activité professionnelle et donne à son titulaire le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu'elle fixe et qui ne peuvent dépasser une durée cumulée de six mois par an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail ".
5. Pour refuser à M. D le renouvellement du titre de séjour en qualité de " travailleur saisonnier ", le préfet lui a opposé le motif d'une durée de résidence en France supérieure à six mois au cours de la période de validité de son dernier titre de séjour " travailleur salarié ". Il n'est pas contesté que M. D se maintient en France depuis le 22 janvier 2023. Ainsi, la durée de résidence en France de six mois autorisée chaque année par son titre de séjour délivré le 21 novembre 2022 a été dépassée et le préfet a pu, à bon droit, lui opposer ce motif.
6. En quatrième lieu, d'une part, l'article 3 de l'accord du 9 octobre 1987 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi stipule que : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable portant la mention " salarié " éventuellement assorties de restrictions géographiques ou professionnelles. / Après trois ans de séjour en continu en France, les ressortissants marocains visés à l'alinéa précédent pourront obtenir un titre de séjour de dix ans () ". L'article 9 du même accord stipule que : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord. () ". L'accord franco-marocain renvoie ainsi, sur tous les points qu'il ne traite pas, à la législation nationale, en particulier aux dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du code du travail pour autant qu'elles ne sont pas incompatibles avec les stipulations de l'accord et nécessaires à sa mise en œuvre. Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. / () ". Aux termes de l'article L. 412-1 de ce code : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Aux termes de l'article L. 412-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 412-1 l'étranger est exempté de la production du visa de long séjour mentionné au même article pour la première délivrance des cartes de séjour suivantes : / () 3° La carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " () ".
7. D'autre part, en vertu des articles L. 5221-2, L. 5221-5, R. 5221-3 et R. 5221-20 du code du travail, pour exercer une activité professionnelle salariée en France, un étranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne, d'un autre Etat partie à l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse, titulaire d'un contrat de travail, doit détenir une autorisation de travail, qui est accordée au vu du respect de conditions qui tiennent notamment à la nature de l'emploi offert, au respect par l'employeur des conditions réglementaires d'exercice de son activité et à la rémunération proposée. En application du II de l'article R. 5221-1 et de l'article R. 5221-15 du même code, la demande d'autorisation de travail est adressée par l'employeur, au moyen d'un téléservice, au préfet du département du siège de l'établissement employeur. Enfin, en vertu de l'article R. 5221-17 du même code, la décision relative à la demande d'autorisation de travail est prise par le préfet et notifiée à l'employeur et à l'étranger.
8. Si la première délivrance d'une carte de séjour temporaire est, en principe, sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues par la loi subordonnée à la production par l'étranger d'un visa d'une durée supérieure à trois mois, il en va différemment pour l'étranger déjà admis à séjourner en France et qui sollicite le renouvellement, même sur un autre fondement, de la carte de séjour temporaire dont il est titulaire. Toutefois, l'étranger admis à séjourner en France pour l'exercice d'un emploi à caractère saisonnier en application des dispositions de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, est titulaire à ce titre non pas d'une carte de séjour temporaire mais de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier ", lui donnant le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu'elle fixe et qui ne peut dépasser une durée cumulée de six mois par an, et lui imposant ainsi de regagner, entre ces séjours, son pays d'origine où il s'engage à maintenir sa résidence habituelle. Dans ces conditions, sa demande de délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée d'un an doit être regardée comme portant sur la délivrance d'une première carte de séjour temporaire. La délivrance de cette carte est dès lors subordonnée à la production d'un visa de long séjour.
9. En outre, lorsqu'il est saisi d'une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'une des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet n'est pas tenu, en l'absence de dispositions expresses en ce sens, d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à une autorisation de séjour sur le fondement d'une autre disposition de ce code. Il est toutefois loisible au préfet d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à un titre de séjour sur le fondement d'une autre disposition du code. Il lui est aussi possible, exerçant le pouvoir discrétionnaire qui lui appartient dès lors qu'aucune disposition expresse ne le lui interdit, de régulariser la situation d'un étranger en lui délivrant un titre de séjour, compte tenu de l'ensemble des éléments de sa situation personnelle.
10. Il ressort des pièces du dossier qu'alors que la situation des ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France est régie par les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain, le préfet a fondé sa décision sur les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a ainsi méconnu le champ d'application de la loi. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. En l'espèce, le refus de titre de séjour en qualité de salarié opposé à M. D trouve son fondement légal dans la mise en œuvre des stipulations de l'accord franco-marocain, qui peuvent être substituées aux dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que cette substitution de base légale, sur laquelle le requérant a pu présenter des observations, ne prive l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement des dispositions de l'article R. 5221-20 du code du travail.
11. M. D était titulaire d'un titre de séjour " travailleur saisonnier " qui ne permet pas de regarder une demande de changement de statut vers celui de " salarié " comme une demande de renouvellement mais comme une première demande. Par suite, pour ce motif, le préfet était fondé à lui opposer l'absence de détention d'un visa de long séjour pour rejeter sa demande d'admission au séjour, nonobstant son autorisation de travail du 8 mars 2024 et la délivrance d'un récépissé de renouvellement de carte de séjour l'autorisant à travailler.
12. Les moyens tirés des erreurs de droit qu'aurait commises le préfet en lui opposant l'absence de visa long séjour et au regard des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain ne peuvent qu'être écartés.
13. En cinquième et dernier lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
14. M. D est entré en France pour la première fois le 5 juillet 2022 et a été autorisé à y séjourner pour une durée n'excédant pas six mois en qualité de travailleur saisonnier en conservant sa résidence habituelle dans son pays d'origine. Sans charge de famille, la circonstance qu'il travaille en France depuis plus d'un an à la date de l'arrêté attaqué et qu'il bénéficierait de la confiance de son employeur n'est pas de nature à caractériser l'existence de liens privés et familiaux en France d'une intensité telle que l'arrêté préfectoral porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels il a été pris. Pour les mêmes motifs, l'arrêté en litige n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.
15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 29 mars 2024 ne peuvent qu'être rejetées. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter les conclusions présentées en injonction ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Brouard-Lucas, présidente,
M. Bourdarie, premier conseiller,
Mme Passerieux, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.
Le rapporteur,
H. BOURDARIE
La présidente,
C. BROUARD-LUCASLe greffier,
A. PONTACQ
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
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03/08/2026