mardi 3 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2402687 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 1ère Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 avril 2024, M. C A, représenté par Me Boukoulou, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 20 mars 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné à défaut de se conformer à cette mesure et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer le titre de séjour sollicité ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
- elle est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle a méconnu les dispositions des articles L. 435-1, L. 435-4 et L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;
- elle a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire et interdiction de retour sur le territoire français :
- ces décisions sont illégales en ce que la décision portant refus d'admission au séjour, qui les fondent, est elle-même entachée d'illégalité.
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 21 mai 2024, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 28 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Bourgeois, président-rapporteur,
- et les observations de Me Boukoulou, représentant M. A.
Le préfet de la Gironde n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. C A, ressortissant tunisien, né le 13 octobre 1976, est entré pour la dernière fois en France le 5 mars 2020 muni d'un visa de court séjour. Par un arrêté du 2 janvier 2021, confirmé par le tribunal administratif de Bordeaux dans son ordonnance n° 2100007 du 5 janvier 2021, la préfète de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a assorti cette mesure d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et, par une décision du même jour, l'a assigné à résidence. Par une décision du 20 octobre 2021, la préfète de la Gironde a rejeté sa demande de titre de séjour. Toutefois, par un jugement n° 2201456 du 23 mai 2023, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé cette décision. En exécution de ce jugement, le préfet de la Gironde, après avoir réexaminé sa situation, a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée de deux ans par un arrêté du 20 mars 2024, dont M. A demande l'annulation.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, mentionne tant les motifs de droit que les éléments de fait qui caractérisent la situation du requérant et sur lesquels le préfet de la Gironde s'est fondé pour prendre la décision en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que cette décision serait insuffisamment motivée doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ressort des mentions de cet arrêté que le préfet de la Gironde a examiné de manière suffisamment précise et détaillée la situation de l'intéressé, en particulier en ce qui concerne sa vie privée et familiale et sa situation professionnelle. Le moyen tiré du défaut d'examen de sa situation doit donc être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an et renouvelable et portant la mention "salarié" () ". Aux termes de l'article 11 du même accord : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord ".
5. M. A n'établit pas avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour " salarié " sur le fondement des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien et ne remplit, en tout état de cause, pas les conditions auxquelles cet article subordonne la délivrance d'un tel titre dès lors qu'il n'est pas titulaire d'un contrat de travail visé par les autorités françaises compétentes.
6. En quatrième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".
7. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, les articles L. 435-1 et L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'instituent pas une catégorie de titres de séjour distincte mais sont relatifs aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Ils fixent ainsi, notamment, les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions des articles L. 435-1 et L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien. Toutefois, bien que cet accord ne prévoie pas de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit et il dispose à cette fin d'un pouvoir discrétionnaire pour apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.
8. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. A, arrivé en France régulièrement en 2020, s'y maintient en situation irrégulière en dépit de la mesure d'éloignement dont il a fait l'objet le 2 janvier 2021. En outre, il ne se prévaut d'autre attache familiale ou privée sur le territoire français que celle de sa sœur, titulaire d'une carte de résident et n'établit au demeurant pas l'intensité des liens qu'il entretiendrait encore avec celle-ci. Enfin, il ne démontre pas être isolé dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de 43 ans et où réside toute sa famille dont sa mère, son épouse, ses enfants et une partie de sa fratrie. Dans ces conditions, nonobstant l'exercice ponctuel d'une activité professionnelle, il n'est pas fondé à soutenir qu'il justifie de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels de nature à justifier la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. D'autre part, il ressort du mémoire en défense du préfet que M. A a conclu, le 22 août 2022, un contrat de travail à durée indéterminée avec la société Guérin en tant qu'ouvrier agricole et qu'il dispose dorénavant d'une promesse d'embauche en contrat à durée déterminée en cette même qualité, pour la période du 1er novembre 2023 au 30 juin 2024, qui lui a été délivrée par la société civile d'exploitation agricole (SCEA) Vignobles A. Schweitzer. Il produit également deux bulletins de paie établis par cette société pour les mois de mars et avril 2023 pour des montants respectifs de 1713,99 et 1468,31 euros et fait valoir que le métier d'ouvrier agricole est un métier en tension en Nouvelle-Aquitaine. En revanche, il n'établit aucunement que cet employeur aurait sollicité la délivrance d'une autorisation de travail à son profit. Au vu de ces seuls éléments, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle en ne lui délivrant pas un titre de séjour portant la mention " salarié ".
10. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Conformément à l'article L. 414-13, lorsque la demande de l'étranger concerne un métier et une zone géographique caractérisés par des difficultés de recrutement, les cartes de séjour prévues aux articles L. 421-1 et L. 421-3 lui sont délivrées sans que lui soit opposable la situation de l'emploi. / Il en va de même de l'étudiant étranger qui, ayant obtenu un diplôme au moins équivalent au grade de master ou figurant sur une liste fixée par décret dans un établissement d'enseignement supérieur habilité au plan national, souhaite exercer un emploi salarié et présente un contrat de travail, à durée indéterminée ou à durée déterminée, en relation avec sa formation et assorti d'une rémunération supérieure à un seuil déterminé par décret et modulé, le cas échéant, selon le niveau de diplôme concerné ".
11. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien, dont le préfet a fait application au cas présent, prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord. Dans ces conditions le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant.
12. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
13. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8 du présent jugement, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté attaqué porterait une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. A. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
14. Il résulte de ce qui précède que la décision portant refus d'admission au séjour n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, le requérant n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité de cette décision pour demander l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire et interdiction de retour sur le territoire français.
15. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 20 mars 2024. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées aux fins d'injonction et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.
D E C I D E:
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Bourgeois, président,
- Mme B, première-conseillère,
- M. D, premier-conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.
Le président-rapporteur,
M. BOURGEOIS
L'assesseure la plus ancienne,
S. B
La greffière,
I. MONTANGON
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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