jeudi 19 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2402830 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 3ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 avril 2024 et le 22 mai 2024, M. D B, représenté par Me Ghettas, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 26 avril 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a interdit son retour pour une durée de trois ans ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :
- la compétence du signataire de cet arrêté n'est pas établie ;
- cet arrêté est insuffisamment motivé ;
- le préfet n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation ;
En ce qui concerne le refus de séjour :
- le préfet n'a pas consulté la commission du titre de séjour en méconnaissance des articles L. 432-13 et R. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision a été édictée en méconnaissance de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- sa présence ne représente pas une menace à l'ordre public et le préfet méconnaît la présomption d'innocence ;
- tous ses liens personnels et familiaux sont en France où il est inséré professionnellement ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est illégale en raison de l'illégalité du refus de séjour sur lequel elle se fonde ;
- elle a été édictée en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ :
- cette décision a été édictée en méconnaissance de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du principe de la présomption d'innocence ;
En ce qui concerne le pays de renvoi :
- cette décision est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;
En ce qui concerne l'interdiction de retour :
- cette décision est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 21 mai 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Par une ordonnance du 22 mai 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 31 mai 2024.
Un mémoire présenté pour M. B, enregistré le 29 août 2024 postérieurement à la clôture de l'instruction, n'a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme E ;
- et les observations de Me Ghettas, représentant M. B.
Une note en délibéré présentée pour M. B a été enregistrée le 3 septembre 2024.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant de nationalité marocaine né le 16 juillet 1996, est entré en France le 26 décembre 2013 à l'âge de 17 ans. Il a obtenu le 7 août 2017 la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'un enfant de nationalité française né le 18 janvier 2017, puis d'un titre de séjour pluriannuel valable jusqu'au 12 juillet 2023. Il en a sollicité le renouvellement le 5 juillet 2023 ainsi que la délivrance d'une carte de résident sur le fondement de l'article L. 423-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté contesté du 26 avril 2024, le préfet de la Gironde a rejeté cette demande, l'a obligé à quitter sans délai le territoire français et a interdit son retour pour une durée de trois ans.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :
2. En premier lieu, Mme C, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, de l'ordre public et du contentieux, bénéficiait, par arrêté du 29 mars 2024 régulièrement publié et librement accessible sur le site internet de la préfecture, d'une délégation lui permettant de signer l'ensemble des décisions que comporte l'arrêté en litige au nom du préfet de la Gironde. Le moyen tiré de l'incompétence de son signataire manque en fait et doit donc être écarté.
3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, mentionne de manière suffisamment précise les considérations de fait sur lesquelles le préfet de la Gironde s'est fondé pour prendre chacune des décisions qu'il comporte, et notamment les conditions de son séjour en France, sa situation familiale, et les faits de violence qui lui sont reprochés. Le moyen tiré de son insuffisante motivation doit par suite être écarté.
4. En troisième lieu, il ressort des termes de cet arrêté que le préfet de la Gironde a procédé à un examen particulier de la situation du requérant.
En ce qui concerne le refus de séjour :
5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-10 du même code : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français résidant en France et titulaire depuis au moins trois années de la carte de séjour temporaire prévue à l'article L. 423-7 ou d'une carte de séjour pluriannuelle délivrée aux étrangers mentionnés aux articles L. 423-1, L. 423-7 et L. 423-23, sous réserve qu'il continue de remplir les conditions prévues pour l'obtention de cette carte de séjour, se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. () ".
6. La capture d'écran de l'application bancaire du requérant faisant état de la mise en place d'un virement mensuel de 110 euros au bénéfice de la mère de son enfant établit que ce dernier contribue à l'entretien de son enfant dans le respect du jugement rendu par le juge aux affaires familiales le 5 avril 2019. Toutefois, en se bornant à soutenir qu'il exerce l'autorité parentale sur son fils de nationalité française conjointement avec la mère de celui-ci, et à produire des photographies de lui et son enfant ainsi que des attestations de tiers, le requérant, qui ne saurait se prévaloir de l'attestation, au demeurant non circonstanciée, établie par cette dernière postérieurement à la clôture de l'instruction, ne démontre pas qu'il exerce effectivement le droit de visite et d'hébergement qui lui a également été accordé. L'une des deux conditions cumulatives prévues par les dispositions précitées n'étant pas remplie, le moyen tiré de leur méconnaissance doit être écarté,
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance () ".
8. Il résulte de ces dispositions que le préfet n'est tenu de saisir la commission du titre de séjour que du cas des seuls étrangers qui remplissent effectivement les conditions prévues par ces textes auxquels il envisage de refuser le titre de séjour sollicité et non de celui de tous les étrangers qui s'en prévalent.
9. Il résulte de ce qui a été exposé au point 6 que le requérant, qui ne justifie pas contribuer à l'éducation de son enfant de nationalité française, ne remplit pas les conditions pour bénéficier de la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il s'ensuit que le préfet n'était pas tenu de consulter la commission du titre de séjour avant de refuser de lui délivrer un titre de séjour en qualité de parent d'un enfant de nationalité française, et que le moyen tiré de ce que cette décision serait entachée d'un vice de procédure doit être écarté.
10. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire () ".
11. Il ressort du jugement du juge aux affaires familiales du 5 avril 2019 que le requérant a exercé des violences physiques et psychologiques sur la mère de son enfant. Il est également connu du fichier du traitement des antécédents judiciaires pour des faits de violation de domicile commis le 25 octobre 2021, et du fichier automatisé des empreintes digitales pour des faits de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas 8 jours commis le 4 mars 2019, violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité commis le 13 novembre 2023. Il ressort enfin des procès-verbaux de police versés au dossier qu'il a été interpellé et a fait l'objet, le 24 avril 2024, de plaintes de la part de sa dernière compagne, qui s'est présentée à son domicile accompagnée de deux amies afin de lui rendre une somme d'argent dont elle lui était redevable, pour avoir attrapé l'une d'elle par les cheveux et l'avoir jetée hors du véhicule dans lequel elle avait repris place, l'avoir giflée et lui avoir donné des coups de poing, et avoir également donné des coups de poings et des coups de pied aux deux autres. Ces faits révèlent un comportement violent particulièrement envers les femmes, qui traduit, eu égard à leur caractère récent et à leur répétition, et quand bien même ils n'auraient donné lieu à aucune condamnation pénale, une menace à l'ordre public.
12. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
13. Si le requérant soutient qu'il vit en France depuis l'âge de 17 ans, qu'il est père d'un enfant de nationalité française, qu'il est inséré professionnellement et que tous ses liens privés et familiaux se trouvent en France, il résulte toutefois de ce qui a été exposé précédemment qu'il n'établit pas contribuer à l'éducation de son enfant et que son comportement constitue une menace pour l'ordre public. Il n'est enfin pas dépourvu de liens familiaux au Maroc où résident ses deux parents. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision lui refusant le séjour a été prise.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
14. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de cette décision en raison de l'illégalité du refus de séjour sur lequel elle se fonde doit être écarté.
15. En second lieu, le moyen tiré de ce que le préfet de la Gironde aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 13.
En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ :
16. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :
1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () ".
17. En premier lieu, le principe de la présomption d'innocence ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse d'accorder un délai de départ à un étranger dont le comportement représente une menace pour l'ordre public.
18. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de la mesure. () ".
19. Les décisions obligeant un étranger à quitter le territoire français et lui refusant l'octroi d'un délai de départ ne relèvent pas de la matière pénale et ne sont pas susceptibles de donner lieu à une contestation relative à des droits ou obligations à caractère civil. Leur contestation n'entre donc pas dans le champ d'application de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, le requérant ne peut utilement se prévaloir de ces stipulations pour soutenir que le délai de 48 heures qui lui est accordé par les dispositions de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aurait été insuffisant pour lui permettre de présenter sa défense.
En ce qui concerne le pays de destination :
20. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de cette décision en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde doit être écarté.
En ce qui concerne l'interdiction de retour :
21. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de cette décision en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde doit être écarté.
22. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".
23. Pour interdire le retour de M. B sur le territoire français pour une durée de trois ans, le préfet de la Gironde s'est fondé sur les circonstances que bien qu'il n'ait pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, il ne justifiait plus de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, que son comportement constituait une menace pour l'ordre public et qu'il n'était pas dépourvu de liens familiaux au Maroc. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que cette décision serait entachée d'une erreur d'appréciation doit être écarté.
24. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée en toutes ses conclusions.
D E C I D E
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ferrari, président,
Mme E et Mme A, premières conseillères.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.
La rapporteure,
E. E
Le président,
D. FERRARI La greffière,
E. SOURIS
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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