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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2402904

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2402904

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2402904
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantGEORGES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 mai 2024 et des pièces complémentaires enregistrées le lendemain, M. F A, représenté par Me Georges, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 30 avril 2024 par lequel le préfet de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a désigné un pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire pendant une durée de trois ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 30 avril 2024 par lequel le préfet de la Gironde l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 300 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- cette décision n'est pas motivée, en méconnaissance de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité des décisions précédentes ;

- son principe comme sa durée sont entachés d'une erreur manifeste d'appréciation, en méconnaissance des article L. 612-6 et L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision attaquée fixant le pays de destination :

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité des décisions précédentes.

En ce qui concerne l'assignation à résidence d'une durée de 45 jours :

- cette décision est signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, le préfet s'étant estimé tenu de prendre une mesure de 45 jours sans en justifier la durée, en méconnaissance de l'article L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette durée est injustifiée et excessive au regard de sa liberté d'aller et venir.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 mai 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Josserand pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 mai 2024 :

- le rapport de M. Josserand,

- et les observations de Me Pitel-Marie, substituant Me Georges, représentant M. A et en présence de ce dernier, qui reprend les moyens de la requête, et ajoute un nouveau moyen relatif au refus d'accorder un délai à l'intéressé, tiré de ce que le préfet ne justifie aucunement d'un risque de soustraction de M. A, dès lors notamment que ce dernier a exécuté l'obligation de quitter le territoire français en rejoignant l'Albanie par un vol du 24 février 2021.

En l'absence du préfet de la Gironde ou de son représentant, l'instruction a été close après ces observations, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. F A, ressortissant albanais, demande au tribunal d'annuler les deux arrêtés du 30 avril 2024 par lesquels le préfet de la Gironde, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a désigné un pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire pendant une durée de trois ans, et d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ( ) ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 29 mars 2024, publié le même jour, le préfet de la Gironde a consenti à Mme C E, cheffe du bureau de l'éloignement et de l'ordre public, une délégation à l'effet de signer toutes décisions prises en application des livres II, IV, V, VI, VII et VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et en son absence ou en cas d'empêchement, à M. D B, chef de section, les décisions en matière d'éloignement. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme E n'aurait pas été empêchée ou absence, de sorte que le moyen tiré de l'incompétence du signataire, M. B, doit être écarté.

4. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Le requérant fait valoir qu'il est dépourvu de famille en Albanie, sa mère étant décédée et son père incarcéré pour le meurtre de celle-ci, contrairement à la France où vit en situation régulière sa sœur chez qui y réside. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. A, qui a vécu en France moins d'un an en 2020 avant de se voir obliger de quitter le territoire français et quelques mois depuis son retour sur le territoire en 2024 (selon ses déclarations), ne justifie d'aucune ancienneté particulière en France, contrairement à l'Albanie où il a vécu jusqu'à ses 22 ans et où il ne justifie pas qu'il serait isolé. En outre, il est sans ressource, sans charge de famille sur le territoire français, où il se maintient irrégulièrement sans chercher à régulariser sa situation. Compte-tenu de l'ensemble de ces éléments, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Gironde aurait, en ordonnant l'éloignement du requérant, porté au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquelles il a pris sa décision. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

7. Il ressort des termes de la décision que, après avoir visé les articles L. 612-1, L. 612-2 et L. 612-3 2°, 4° et 8° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet a indiqué que M. A se maintient irrégulièrement en France après l'expiration de son visa sans titre de séjour, qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes et qu'il existe un risque qu'il se soustraie à la décision. La décision apparaît ainsi suffisamment motivée au sens de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le moyen en ce sens doit être écarté.

8. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des (documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en 2021 sans justifier de la régularité de son séjour, ou en tout état de cause il s'est maintenu au-delà de la durée de validité de son visa, de sorte qu'il remplit les conditions des points 1° ou 2° de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, il ressort du procès-verbal de police qu'il a l'intention de s'opposer à l'exécution d'une éventuelle mesure d'éloignement prise à son encontre, de sorte qu'il remplit également la condition du point 4° de cet article. Enfin, il ne démontre pas justifier de garanties de représentation, par la production de son passeport à l'autorité préfectorale notamment, de sorte qu'il remplit aussi la condition du point 8° de cet article. Ainsi, et quand bien même il a exécuté une précédente obligation de quitter le territoire français, le préfet a pu sans erreur d'appréciation estimer qu'il existe un risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français, et par suite refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Au regard de ce qui précède, M. A n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, par les mêmes moyens, au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

11. En premier lieu, M. A n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, par les mêmes moyens, au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

12. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / (). ". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

13. Il ressort des pièces du dossier que M. A ne justifie d'aucune ancienneté en France, où il réside sans ressource, charge de famille ou attache particulière à l'exception de sa sœur, et où il a déjà fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. La circonstance que cette précédente obligation de quitter le territoire français ait été exécutée est sans incidence sur l'appréciation portée au titre de l'article L. 612-10 précité. Dans ces conditions, quand bien même il ne représente pas une menace pour l'ordre public, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans n'apparaît pas disproportionnée ni entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Le moyen en ce sens doit donc être écarté.

Sur les conclusions dirigées contre l'assignation à résidence d'une durée de 45 jours :

14. En premier lieu, au regard de la délégation de signature mentionnée au point 3, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.

15. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 732-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire prononcée en tout point du territoire de la République peut, quel que soit l'endroit où il se trouve, être assigné à résidence à ses frais dans des lieux choisis par l'autorité administrative sur l'ensemble du territoire de la République ". Aux termes de l'article L. 732-1 du même code : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable () ".

16. Il ressort des pièces du dossier que M. A, qui fait l'objet d'une décision d'obligation de quitter le territoire français assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français, n'a jamais remis son passeport à l'autorité administrative, de sorte qu'il ne peut, dans l'attente, pas de rendre dans son pays d'origine, ce qui demeure néanmoins une perspective raisonnable. Dans ces conditions, la décision d'assigner M. A à résidence pour une durée de 45 jours n'apparaît pas entachée d'une erreur d'appréciation.

17. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. / Elle est renouvelable deux fois dans la même limite de durée ".

18. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet, en fixant une durée d'assignation à résidence de 45 jours, n'aurait pas fait une entière appréciation sérieuse et complète des circonstances de fait et de la situation de M. A, ni qu'il se serait estimé lié par la durée prévue à l'article cité au point précédent. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié M. A, à Me Georges et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

Le magistrat désigné,

L. JOSSERANDLa greffière,

H. MALO

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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