mercredi 9 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2403322 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | JU-3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 24 mai 2024, M. A F, représenté par Me Serhan, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans à compter de l'exécution de la décision ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la qualité du signataire de l'acte attaqué est illisible, en méconnaissance de l'article L.212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
- cet arrêté a été pris par une autorité incompétente ;
- la décision d'obligation de quitter le territoire est dépourvue de base légale ;
- le préfet a commis une erreur de droit, il ne pouvait pas faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire car il entrait dans le cadre de la procédure de remise prévue par l'article L. 621-1 ;
- la décision de refus de départ volontaire n'est pas motivée ;
- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.
Par un mémoire en défense enregistré le 24 septembre 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. E pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de M. E et les observations de Me Serhan pour M. F.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. F, ressortissant algérien né le 25 février 1999, est entré irrégulièrement sur le territoire français à une date indéterminée. Il a été interpellé le 22 mai 2024 par les services de police bordelais dans le cadre de l'évacuation d'un squat, 83 rue Peyronnet à Bordeaux. Par un arrêté du 22 mai 2024, le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. F demande l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
3. En premier lieu, il ressort de la copie de l'arrêté contesté produite en défense qu'il a été signé pour le préfet de la Gironde par M. D B, chef de la section éloignement qui bénéficiait d'une délégation à cette fin en cas d'empêchement de Mme C G, cheffe du bureau de l'éloignement et de l'ordre public par arrêté du 29 mars 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n° 33-2024-080 de la préfecture. Par suite, les moyens tirés de ce que la qualité du signataire de cet arrêté serait illisible et de l'incompétence de ce signataire manquent en fait et doivent être écartés.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étranger et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :/ 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article L. 611-2 de ce code : " L'étranger en provenance directe du territoire d'un des États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 peut se voir appliquer les 1° et 2° de l'article L. 611-1 lorsqu'il ne peut justifier être entré ou s'être maintenu sur le territoire métropolitain en se conformant aux stipulations des paragraphes 1 et 2 de l'article 19, du paragraphe 1 de l'article 20 et des paragraphes 1 et 2 de l'article 21 de cette même convention ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français mentionne le pays, fixé en application de l'article L. 721-3, à destination duquel l'étranger est renvoyé en cas d'exécution d'office ". Par ailleurs, l'article L. 621-1 du code précité dispose que : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre Etat prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre Etat, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'Etat. Il est mis en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix ". Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne () l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet Etat, en vigueur au 13 janvier 2009 ".
5. Il résulte de ces dispositions que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre Etat ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat membre de l'Union Européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen qui l'a autorisé à entrer ou l'a admis au séjour sur son territoire, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants du code précité, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1 de ce code. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagée l'autre. Toutefois, si l'étranger demande à être éloigné vers l'Etat membre de l'Union Européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, ou s'il est résident de longue durée dans un Etat membre ou titulaire d'une " carte bleue européenne " délivrée par un tel Etat, il appartient au préfet d'examiner s'il y a lieu de reconduire en priorité l'étranger vers cet Etat ou de le réadmettre dans cet Etat.
6. Le requérant soutient que l'obligation de quitter le territoire est fondée à tort sur les dispositions de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois il ressort de la rédaction de l'arrêté attaqué qui précise que M. F ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire et qu'il ne remplit aucune condition pour y résider et qui vise l'article L.611-1 1° que la décision d'obligation de quitter le territoire a été prise sur ce fondement. Par ailleurs, il soutient que la décision d'obligation de quitter le territoire est illégale en ce que le préfet de la Gironde ne pouvait prendre à son encontre une décision d'éloignement mais aurait dû engager une procédure de remise vers le Portugal, pays dans lequel il a fait une demande de titre de séjour. Toutefois, les dispositions des article L.611-2 et L.621-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne s'opposent pas à ce que l'étranger puisse faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Par suite, à supposer qu'il relèverait d'une mesure de remise, ce qu'il ne démontre pas, il n'établit pas ni même n'allègue avoir demandé à être éloigné à destination du Portugal. Dès lors, les moyens tirés du défaut de base légale et de l'erreur de droit doivent être écartés.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L.612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :
1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment () parce qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () "
8. Il ressort des termes de la décision que, après avoir visé les articles L. 612-1, L. 612-2 et L. 612-3 1°, 4° et 8° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet a indiqué qu'il existe un risque que M. F se soustraie à la décision car il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire et qu'il ne remplit aucune condition pour y résider, qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, qu'il s'oppose à tout retour dans son pays d'origine et qu'il est sans domicile et sans ressource légale sur le territoire. Ainsi le préfet a motivé son refus de délai de départ volontaire en application des dispositions de l'article L.612-1 3° et non, comme le soutient M. F sur l'article L.612-1 2°. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
9. En quatrième et dernier lieu, il résulte de tout ce qui précède que les moyens soulevés contre l'obligation de quitter le territoire français et le refus de délai de départ volontaire ont été écartés. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'interdiction de retour sur le territoire français est fondée sur une décision illégale et à en demander l'annulation par voie de conséquence.
10. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 22 mai 2024.
Sur les autres conclusions de la requête :
11. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. F, ses conclusions relatives au frais de l'instance doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. F est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A F et au préfet de la Gironde.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.
Le magistrat désigné,
D. E
Le greffier,
Y. Jameau
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026