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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2403560

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2403560

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2403560
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bordeaux, statuant en excès de pouvoir, a rejeté la requête de M. C, ressortissant marocain, contestant le refus de titre de séjour, l'obligation de quitter le territoire français, la fixation du pays de renvoi et l'interdiction de retour de deux ans pris par le préfet de la Gironde le 7 mai 2024. Le tribunal a notamment substitué à la base légale erronée de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), inapplicable aux Marocains, le pouvoir discrétionnaire de régularisation du préfet. Il a jugé que les moyens soulevés, tirés de l'incompétence, de l'insuffisance de motivation, du défaut d'examen, de l'erreur manifeste d'appréciation, de la méconnaissance de l'accord franco-marocain, des articles L. 421-1 et L. 435-1 du CESEDA, et de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, n'étaient pas fondés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 juin 2024, et un mémoire enregistré le 7 octobre 2024 qui n'a pas été communiqué, M. A C, représenté par Me Babou, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 mai 2024 par laquelle le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de procéder au réexamen de sa situation personnelle ;

3°) et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- cet arrêté a été pris par une autorité incompétente ;

- les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français sont entachées d'une insuffisance de motivation ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen approfondi de sa situation ;

- cet arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences que sa décision entraîne sur sa situation personnelle ;

- le préfet a méconnu l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- l'arrêté méconnaît les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté porte une atteinte disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de renvoi et la décision portant interdiction de retour sont illégales par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, sur le fondement des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le tribunal était susceptible de se fonder sur le moyen relevé d'office tiré de ce que si l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en tant qu'il est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée, n'est pas applicable aux ressortissants marocains, il y a lieu de substituer à cette base légale erronée retenue par le préfet celle tirée du pouvoir discrétionnaire de régularisation dont dispose l'autorité préfectorale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Ballanger a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant marocain, né le 1er janvier 1980, est entré en France en 2011, selon ses déclarations, sous couvert d'un titre de séjour délivré par les autorités espagnoles valable jusqu'au 3 décembre 2011. Le 25 janvier 2017, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par un arrêté du 16 mars 2017, le préfet de Lot-et-Garonne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. La requête formée par M. C à l'encontre de cet arrêté a été rejetée par un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 26 juin 2017, confirmé par un arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 14 novembre 2017. M. C a de nouveau sollicité son admission au séjour le 26 mars 2019, qui a été refusée par le préfet de la Gironde le 27 septembre 2019 qui lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai. Les conclusions présentées par M. C contre cet arrêté ont été rejetées par un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 14 octobre 2020, confirmé en appel par un arrêt du 27 janvier 2021. Le 15 octobre 2021, l'intéressé a présenté une nouvelle demande de titre de séjour qui a été implicitement rejetée par le préfet de la Gironde le 15 février 2022. Ce dernier arrêté a été annulé par un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 16 février 2023 qui a enjoint au préfet de procéder au réexamen de cette demande. Par un arrêté du 7 mai 2024, le préfet de la Gironde a refusé d'admettre M. C au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par sa requête, M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, le préfet de la Gironde a, par un arrêté du 31 août 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n°33-2023-164 et librement accessible, donné délégation à Mme D B, cheffe du bureau de l'admission au séjour des étrangers, signataire de l'arrêté litigieux, à l'effet de signer, dans la limite de ses attributions, toutes décisions, documents et correspondances prises en application des livres II, IV, VI et VIII (partie législative et réglementaire) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. /Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Toutefois, les motifs des décisions relatives au délai de départ volontaire et à l'interdiction de retour édictées le cas échéant sont indiqués. ".

4. D'une part, la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour à un étranger constitue une mesure de police qui est au nombre de celles qui doivent être motivées, en application des dispositions précitées de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que celui-ci comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il vise ainsi les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 modifié. Il mentionne par ailleurs de manière précise et circonstanciée les conditions d'entrée et de séjour en France de M. C ainsi que les éléments de sa situation personnelle et familiale depuis son entrée sur le territoire. Il précise notamment que l'intéressé s'est maintenu sur le territoire national en dépit de plusieurs mesures d'éloignement et refus de titres de séjour pris à son encontre, qu'il est célibataire et sans charge de famille en France, qu'il a travaillé quelques mois depuis son entrée sur le territoire, qu'il ne justifie pas de son insertion durable dans la société, que la commission du titre de séjour a relevé que la maîtrise élémentaire de la langue française faisait défaut malgré l'ancienneté de son séjour, qu'il est démuni de ressources personnelles et légales, que la seule présence de ses frères en situation régulière ne lui ouvre pas de droit au séjour et qu'il n'est pas isolé dans son pays d'origine où vivent notamment ses parents et le reste de sa fratrie. L'arrêté relève encore que la situation personnelle et familiale de M. C ne répond pas à des considérations humaines ou des motifs exceptionnels. D'autre part, s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, la motivation se confond avec celle du refus de titre dont elle découle nécessairement et n'implique pas, du moment que ce refus est lui-même motivé, de mention particulière. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français sont entachées d'une insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté contesté, ni des pièces du dossier, que le préfet de la Gironde n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle du requérant. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987: " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum () reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable portant la mention " salarié " () ". L'article 9 du même accord stipule que : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que si M. C a produit à l'appui de sa demande de titre de séjour une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée, il ne peut justifier d'un contrat de travail visé par l'autorité compétente. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain précitées doit être écarté.

11. En cinquième lieu, selon l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

12. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire français s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-marocain au sens de l'article 9 de cet accord. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au titre du travail, est par suite inopérant.

13. Toutefois, les stipulations de cet accord n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation à un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.

14. M. C, qui déclare être entré en France en 2011, se prévaut de l'ancienneté de son séjour. Toutefois il est constant que l'intéressé, qui a présenté une première demande de titre de séjour en 2017, soit six années après son entrée sur le territoire, s'est maintenu en France en dépit de deux mesures d'éloignement qu'il n'a pas exécutées. De plus, le requérant, qui est célibataire et sans enfant, ne démontre pas avoir tissé les liens personnels particuliers sur le territoire français en se bornant à se prévaloir de la présence en France de deux de ses frères en situation régulière sans faire état de l'intensité de leur relation. Il n'établit pas davantage être isolé dans son pays d'origine où vivent ses parents et le reste de sa fratrie. Enfin, si M. C fait état de ce qu'il a travaillé plusieurs mois durant les années 2017 et 2021 et produit une promesse d'embauche pour l'année 2021, ces circonstances ne sauraient suffire à caractériser l'existence de motifs exceptionnels de nature à lui conférer un droit au séjour. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en ne procédant pas à son admission exceptionnelle au séjour dans le cadre de son pouvoir de régularisation.

15. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

16. M. C est célibataire sans enfant et n'établit pas avoir noué des liens stables et intenses sur le territoire français. De plus, il ne démontre pas être dépourvu de toute attache familiale dans son pays d'origine. Par suite, pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 14 du jugement, le préfet de la Gironde n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées en prenant l'arrêté attaqué. Dès lors le moyen doit être écarté.

17. En septième lieu, le moyen tiré de ce que le préfet aurait entaché son arrêté d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'il entraîne sur sa situation personnelle doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux développés au point 14 du jugement.

18. En dernier lieu, il résulte de ce qui a été exposé que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas illégale. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi et de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français par voie de conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement doit être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées. Il en va de même par voie de conséquence des conclusions à fin d'injonction ainsi que de celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024 , à laquelle siégeaient :

- Mme Chauvin, présidente,

- Mme Ballanger, première conseillère,

- Mme Lorrain Mabillon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

La rapporteure

M. BALLANGER La présidente,

A. CHAUVIN

La greffière,

C. LALITTE

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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