mercredi 11 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2404737 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Chambre des référés |
| Avocat requérant | RAJI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 25 juillet 2024, M. D B, représenté par Me Raji, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination, lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an et a porté signalement aux fins de non admission au fichier Système d'Information Schengen ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :
- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- la décision est entachée d'une erreur de droit ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
- la décision méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur de droit ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision de signalement au fichier Schengen :
- cette décision doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'interdiction de retour sur le territoire français.
Le préfet de la Gironde a produit des pièces enregistrées le 29 août 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. E a été entendu au cours de l'audience publique
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. D B, ressortissant mauritanien, déclare être entré en France le 22 juillet 2022. Sa demande d'asile, enregistrée le 12 août 2022, a été rejetée par une décision rendue le 22 janvier 2024 par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA). Par un arrêté du 1er juillet 2024, le préfet de la Gironde a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an. M. B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :
4. Il ressort de la consultation du site internet de la préfecture de la Gironde, librement accessible, que Mme A C, cheffe du bureau de l'asile à la préfecture de la Gironde, et signataire de l'arrêté attaqué, bénéficiait, par arrêté du préfet de la Gironde du 29 mars 2024, régulièrement publié le jour même au recueil des actes administratifs spécial n° 33-2024-080 de la préfecture, d'une délégation de signature à l'effet de signer " toutes décisions () relevant de l'autorité préfectorale pris[es] en application des livres IV, V, VI et VII (partie législative et réglementaire) du CESEDA ", au nombre desquelles figurent les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté doit être écarté comme manquant en fait.
5. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. (). ". Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. "
6. L'arrêté attaqué, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de M. B, mentionne tant les motifs de droit, que les éléments de fait caractérisant ses conditions de séjour ainsi que sa situation personnelle et familiale, sur lesquels le préfet de la Gironde s'est fondé. Il indique notamment que la demande d'asile de l'intéressé a été rejetée par l'OFPRA et qu'il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français. Il examine ensuite les principaux éléments objectifs et concrets relatifs à sa situation personnelle, en particulier, la durée et les conditions de séjour sur le territoire français ainsi que les liens personnels dont il dispose en France et notamment qu'il se déclare célibataire et sans charge de famille sur le territoire français. Le préfet de la Gironde a également pris en considération qu'il n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Par ailleurs, il ressort de l'examen de l'arrêté, que pour interdire à M. B de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an, le préfet de la Gironde a visé les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et s'est fondé sur la circonstance que sa présence en France est exclusivement justifiée par les délais d'instruction de sa demande d'asile et l'absence d'ancienneté de ses liens avec le territoire français, nonobstant l'absence d'une précédente mesure d'éloignement ou de comportement troublant l'ordre public. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation dont serait entachée les décisions contestées ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
7. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article 8 de cette même convention : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
8. M. B soutient que le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation car la décision d'obligation de quitter le territoire français pourrait entrainer des conséquences disproportionnées sur sa vie privée. Il soutient avoir fui son pays d'origine en raison de menaces de persécutions de la part de sa famille et des autorités mauritaniennes. Tout d'abord, la circonstance qu'il encourrait des risques en cas de retour dans son pays d'origine ne peut être utilement invoquée à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui n'a pas pour objet de déterminer le pays à destination duquel il doit être éloigné. Ensuite, le requérant n'apporte aucun élément de nature à démontrer que cette décision aurait des conséquences exceptionnelles sur sa situation personnelle alors qu'il est entré sur le territoire récemment et qu'il n'établit pas, ni même n'allègue, disposer en France de liens anciens et stables. Dès lors, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation en l'obligeant à quitter le territoire et ce moyen doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
9. M. B soutient que le préfet a commis une erreur de droit en désignant la Mauritanie comme pays de renvoi compte tenu des risques qu'il encoure dans son pays d'origine. Tout d'abord, contrairement à ce que soutient le requérant, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de la Gironde a décidé de l'éloigner à destination de son pays d'origine mais aussi de tout autre pays où il serait légalement admissible. En tout état de cause, M. B, dont la demande d'asile a été rejetée par les instances nationales compétentes, ne fait état devant le tribunal d'aucun élément permettant d'établir de manière plausible qu'il encourrait des risques personnels et actuels en cas de retour dans son pays d'origine compte tenu de son orientation sexuelle et de ses origines. Enfin, il résulte de ce qui a été dit au point précédent qu'il n'est pas établi que le centre des intérêts privés et familiaux du requérant se situe en France. Dans ces conditions, les moyens tirés de ce que cette décision serait entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation doivent être écartés.
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
10. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".
11. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, M. B n'établit pas être soumis à un risque de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. En toute hypothèse, l'interdiction de retour sur le territoire français n'a ni pour objet ni pour effet de renvoyer l'intéressé dans son pays. En outre, il ressort des pièces du dossier qu'il est entré récemment en France, qu'il n'y justifie d'aucun lien personnel ou familial, ni d'aucune intégration sociale. Dès lors, quand bien même il ne serait pas une menace pour l'ordre public et n'aurait pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, en prononçant à son encontre cette interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, le préfet de la Gironde n'a entaché sa décision d'aucune erreur de droit et d'aucune erreur d'appréciation.
En ce qui concerne décision de signalement dans le système d'information Schengen :
12. Il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que l'illégalité de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français n'est pas établie. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision de signalement dans le système d'information Schengen serait illégale de ce fait et à en demander l'annulation par voie de conséquence.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 4 juillet 2024.
Sur les autres conclusions de la requête :
14. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 4 juillet 2024, les conclusions aux fins d'injonctions et celles relatives aux frais de l'instance doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, au préfet de la Gironde et à Me Raji.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 septembre 2024.
Le président du tribunal,
G. E
La greffière,
C. GIOFFRE
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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