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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2405587

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2405587

jeudi 19 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2405587
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bordeaux (3ème chambre) a rejeté la requête de M. D, un ressortissant mauritanien, qui contestait un arrêté préfectoral du 31 juillet 2024 lui refusant un titre de séjour, lui faisant obligation de quitter le territoire français et lui interdisant un retour de trois ans. Le tribunal a écarté le moyen d'incompétence du signataire, la délégation de signature étant régulière, et a jugé que le préfet n'avait pas commis d'erreur manifeste d'appréciation, faute pour le requérant d'apporter des preuves suffisantes de sa vie de couple ou des risques encourus en cas de retour en Mauritanie. La décision s'appuie notamment sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) et de la convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 septembre 2024, M. B D, représenté par Me Lanne, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 juillet 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de revenir sur le territoire français durant 3 ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler ainsi que de prendre toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement au profit de son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi sur l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- la décision attaquée a été signée par un auteur incompétent pour ce faire ;

- la décision attaquée est illégale en ce que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation car il réside en France depuis bientôt deux ans, a pu y tisser des liens et s'y insérer et vit en couple avec un compatriote depuis un an ; il est inséré professionnellement puisqu'il a exercé divers emplois en France ; en revanche il ne pourra pas se réinsérer en Mauritanie à cause de son orientation sexuelle.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

- le préfet a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile car il est menacé notamment de mort au cas de retour dans son pays du fait de son orientation sexuelle ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation sur son principe et sur sa durée en méconnaissance des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 11 de la directive 2008/115 /CE du Parlement européen et du conseil du 16 décembre 2008 car il réside depuis deux ans en France, n'est pas une menace pour l'ordre public, n'a jamais fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français et est menacé au cas de retour dans son pays du fait de son orientation sexuelle.

La requête a été communiquée au préfet de la Gironde qui a produit une pièce le 28 octobre 2024 et n'a pas produit de mémoire.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 octobre 2024.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D de nationalité mauritanienne, est entré irrégulièrement en France le 27 décembre 2022. Sa demande d'asile a été rejetée définitivement le 17 juillet 2024 par la cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 31 juillet 2024 dont M. D demande au tribunal l'annulation, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti sa décision d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de revenir sur le territoire français durant 3 ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris en son ensemble :

2. En premier lieu, par un arrêté du 29 mars 2024 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs n° 33-2024-080 de la préfecture de la Gironde et librement accessible, le préfet de la Gironde a donné délégation à M. C F, directeur de l'immigration, et signataire de l'arrêté contesté, à l'effet de signer dans le cadre de ses attributions et compétences toutes décisions pour toutes les matières relevant des missions de la direction et notamment, les décisions en matière d'éloignement et de droit au séjour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

3. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. D est entré en France récemment et irrégulièrement afin d'y solliciter l'asile. S'il allègue que sa vie serait menacée au cas de retour en Mauritanie du fait de son orientation sexuelle et qu'il ne pourrait pas y poursuivre la vie commune qu'il entretient avec un compatriote depuis un an, il n'apporte aucune pièce au dossier pour établir la véracité de son récit notamment quant à l'existence de sa vie de couple alors que sa demande tendant au bénéfice de l'asile a été rejetée définitivement le 17 juillet 2024 par la cour nationale du droit d'asile. Dès lors, M. D n'établit pas que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation en édictant l'arrêté attaqué alors même que le fait qu'il a exercé des missions d'intérim depuis son entrée en France comme en attestent les fiches de paie qu'il apporte au dossier témoignent d'une volonté d'intégration professionnelle. Par suite, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

4. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ;

3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.

Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

5. En premier lieu et en tant qu'ils sont soulevés contre l'obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celui tiré de la méconnaissance de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont inopérants à l'appui de la contestation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, laquelle n'impose pas, par elle-même, de destination à l'intéressé. Ces moyens doivent par suite être écartés.

6. En second lieu, concernant la décision fixant le pays de destination, si M. D fait valoir qu'il est homosexuel et qu'il encourt des risques de mort ou de traitement inhumain et dégradant en cas de retour en Mauritanie de la part de la population de son village et de son père qui est un chef religieux, et qu'il ne pourra pas y poursuivre sa vie commune avec son compagnon, également de nationalité mauritanienne, il n'apporte aucune pièce au dossier de nature à établir l'existence de sa relation de couple et les risques allégués alors que sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la cour nationale du droit d'asile. Dans ces conditions, le préfet n'a pas méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en fixant le pays de destination. Ces moyens doivent par suite être écartés.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

8. Alors même que M. D ne représente pas une menace pour l'ordre public et n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, au vu du caractère récent de sa présence en France pour y demander le bénéfice de l'asile et des quelques mois de travail en intérim effectués, de l'absence de toute pièce au dossier pour établir sa situation de concubinage alléguée avec un compatriote en France, le préfet de la Gironde n'a pas commis d'erreur d'appréciation en édictant, à son encontre, une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 3 ans, tant dans son principe que dans sa durée. Par suite le moyen doit être écarté.

9. En dernier lieu, le requérant invoque l'article 11 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, aux termes duquel " Les Etats membres peuvent s'abstenir d'imposer, peuvent lever ou peuvent suspendre une interdiction d'entrée, dans des cas particuliers, pour des raisons humanitaires ". Or, il est constant que cette directive a été transposée en droit interne, aussi le requérant ne saurait utilement invoquer ces dispositions. A supposer qu'il entende soutenir que les dispositions de transposition ne sont pas compatibles avec les dispositions précitées de l'article 11 de la directive, les éléments d'appréciation énoncés par les dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France et la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français, ne présentent pas un caractère plus restrictif que ceux prévus par les dispositions précitées de l'article 11 de la directive du 16 décembre 2008. En outre, les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-7 prévoient expressément que " Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. " Ainsi, à le supposer soulevé, le moyen tiré de ce que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français aurait été prise sur le fondement de dispositions législatives contraires aux objectifs de la directive du 16 décembre 2008 ne peut qu'être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 31 juillet 2024.

Sur les autres conclusions de la requête :

11. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. D, ses conclusions aux fins d'injonction et celles relatives au frais de l'instance doivent également être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 12 décembre 2024 où siégeaient :

- M. Dominique Ferrari, président,

- Mme A G et Mme Khéra Benzaïd, premières conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2024.

La rapporteure,

K. E

Le président,

D. FERRARI

La greffière,

E. SOURIS

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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