mercredi 23 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2406165 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Eloignement 72 heures |
Vu les procédures suivantes :
I- Par une requête enregistrée le 2 octobre 2024 sous le n° 2406165, M. A C, représenté par Me Kaoula, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet de la Dordogne sur son recours gracieux du 19 juillet 2024 contre les décisions du 21 juin 2024 du préfet de la Dordogne portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi, interdisant son retour sur le territoire français pendant un an et portant assignation à résidence dans le département de la Dordogne pour une durée de quarante-cinq jours en le soumettant à une obligation de présentation trois fois par semaine au commissariat de police de Bergerac ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Dordogne de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 400 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et assignation à résidence sont insuffisamment motivés et entachés d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;
- la décision implicite de rejet méconnaît le droit d'être entendu consacré par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;
- l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est méconnu.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 2024, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- à titre principal, la requête est irrecevable car tardive ;
- à titre subsidiaire, les moyens ne sont pas fondés.
II- Par une requête enregistrée le 8 octobre 2024 sous le n° 2406273, M. A C, représenté par Me Kaoula, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler la décision du 30 septembre 2024 du préfet de la Dordogne portant assignation à résidence dans le département de la Dordogne pour une durée de quarante-cinq jours et le soumettant à une obligation de présentation trois fois par semaine au commissariat de police de Bergerac ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement combiné des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Kaoula renonce au bénéfice de la part contributive de l'Etat.
Il soutient que :
- la décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;
- elle méconnaît le droit d'être entendu consacré par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle méconnaît l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile car un recours contentieux est pendant contre la décision portant obligation de quitter le territoire français pour l'exécution de laquelle elle a été prise ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;
- elle méconnaît la liberté d'aller et venir.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 2024, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- à titre principal, la requête est irrecevable car tardive ;
-à titre subsidiaire, les moyens ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 octobre 2024 :
- le rapport de M. B,
- les observations de Me Kaoula, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens en insistant sur la mauvaise qualité d'interprétariat lors de la notification de l'obligation de quitter le territoire français qui a nui à l'exercice du recours contentieux contre cette décision,
- en présence de M. C, assisté d'un interprète en langue arabe.
Le préfet de la Dordogne n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A C, né le 28 août 1992 à Sidi Slimane (Maroc), de nationalité marocaine, est entré en France le 3 novembre 2021 muni d'un visa de type D. Il a ensuite bénéficié d'une carte de séjour temporaire " travailleur saisonnier " valable jusqu'au 15 avril 2023. Le 21 juin 2024, le préfet de la Dordogne a décidé de l'obliger à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par une décision du même jour, il l'a assigné dans le département de la Dordogne pour une durée de quarante-cinq jours en l'obligeant à se présenter au commissariat de police de Bergerac trois fois par semaine. Ces décisions lui ont été respectivement notifiées le 21 juin 2024 à 20 heures et à 20 heures 15. Le 15 juillet suivant, il a formé un recours gracieux contre ces deux décisions, reçu par l'administration le 19 juillet 2024. Par sa requête n° 2406165, il demande l'annulation de la décision implicite de rejet de son recours gracieux.
2. Par une décision du 30 septembre 2024 notifiée le 2 octobre 2024 à 16 heures 30, le préfet de la Dordogne l'a assigné dans le département de la Dordogne pour une durée de quarante-cinq jours en l'obligeant à se présenter au commissariat de police de Bergerac trois fois par semaine. Il en demande l'annulation par sa requête n° 2406273.
3. Ces deux requêtes concernent le même requérant. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur la requête n° 2406165 :
En ce qui concerne la fin de non-recevoir :
4. Aux termes du II de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " Conformément aux dispositions de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification par voie administrative d'une obligation de quitter sans délai le territoire français fait courir un délai de quarante-huit heures pour contester cette obligation et les décisions relatives au séjour, à la suppression du délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. () ". Aux termes du II de l'article R. 776-5 du même code : " Les délais de quarante-huit heures mentionnés aux articles R. 776-2 et R. 776-4 et les délais de quinze jours mentionnés aux articles R. 776-2 et R. 776-3 ne sont susceptibles d'aucune prorogation. () ".
5. A supposer que M. C entende par sa requête n° 2406165 rechercher l'annulation de la décision du 21 juin 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, il ressort des pièces du dossier que celle-ci lui a été notifiée le 21 juin 2024 à 20 heures par le truchement d'un interprète et qu'il l'a signée, manifestant ainsi sa compréhension du contenu de l'acte. Par suite, son recours, enregistré au greffe du tribunal administratif de Bordeaux le 2 octobre 2024, est tardif.
En ce qui concerne les conclusions en annulation et les autres conclusions :
6. En premier lieu, les moyens tirés de l'insuffisante motivation et du défaut d'examen réel et sérieux des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et assignation à résidence sont sans incidence sur la légalité de la décision implicite de rejet du recours gracieux du 19 juillet 2024.
7. En deuxième lieu, les décisions implicites de rejet de recours gracieux ne sont pas soumises au droit d'être entendu prévu par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, lequel ne s'applique qu'aux institutions et organes de l'Union.
8. En troisième et dernier lieu, la décision implicite de rejet, dont les motifs ne sont pas connus, ne peut méconnaître les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou être entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation de M. C.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision implicite de rejet du préfet de la Dordogne ne peuvent qu'être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions en injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Sur la requête n° 2406273 :
En ce qui concerne les conclusions à fin d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :
10. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
En ce qui concerne les conclusions en annulation de la décision du 30 septembre 2024 :
11. En premier lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".
12. La décision du 30 septembre 2024 portant assignation à résidence de M. C pour une durée de quarante-cinq jours comporte les considérations de droit et de fait qui la fondent. Elle est suffisamment motivée.
13. En deuxième lieu, il ne s'évince ni de cette motivation, ni d'aucune pièce du dossier, que le préfet de la Dordogne n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation de l'intéressé.
14. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires réglées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes de l'article 51 de cette charte : " 1. Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions et organes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. En conséquence, ils respectent les droits, observent les principes et en promeuvent l'application, conformément à leurs compétences respectives. / (). ".
15. Le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, fixant le pays de renvoi, prononçant une interdiction de retour ou sur la décision d'assignation à résidence dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement. Par ailleurs, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.
16. Le préfet n'était pas tenu de recueillir spécifiquement les observations de l'intéressé préalablement à l'édiction de la décision d'assignation à résidence laquelle ne met pas en œuvre le droit de l'Union. En tout état de cause, il ressort des pièces des dossiers que la décision du 30 septembre 2024 assignant M. C à résidence a été prise en vue d'exécuter l'obligation de quitter le territoire français du 21 juin 2024 elle-même précédée du recueil des observations de l'intéressé le 21 juin 2024 sur une éventuelle mesure d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu ne peut qu'être écarté.
17. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi. / () Les dispositions du présent article s'appliquent sans préjudice des possibilités d'assignation à résidence () prévues au présent livre. " Aux termes de l'article L. 731-1 du même code : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré () ".
18. L'objet de la requête n° 2406165 est l'annulation de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet de la Dordogne sur le recours gracieux. Ainsi, la décision du 21 juin 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai ne fait pas l'objet d'un recours contentieux. En tout état de cause, le délai de recours contentieux ouvert contre cette décision expirait 48 heures après sa notification, conformément au II de l'article R. 776-2 du code de justice administrative alors applicable. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.
19. En cinquième lieu, la décision contestée prévoit, à son article 2, que M. C est assigné à résidence dans le département de la Dordogne et qu'il devra se présenter trois fois par semaine les lundi, mercredi et vendredi entre 9 heures et 10 heures au commissariat de police de Bergerac. Cet arrêté précise, à son article 3, qu'il devra être présent au lieu d'assignation à résidence tous les jours entre 6 heures et 8 heures et, à son article 4, qu'il lui est fait interdiction de sortir du département à l'exception des déplacements prévus dans le cadre des procédures juridictionnelles ou consulaires. M. C n'a pas exécuté l'obligation de quitter le territoire français qui lui a été notifiée le 21 juin 2024. Il n'a pas produit de document de voyage en cours de validité de sorte que l'administration doit accomplir des formalités pour procéder à son éloignement forcé. Il dispose d'un domicile stable chez son épouse à Bergerac. Il ne justifie pas que son état de santé ou ses obligations professionnelles feraient obstacle à l'exécution des mesures prévues par la décision en litige. Dans ces conditions, le préfet de la Dordogne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation de M. C et la décision n'est pas disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise.
20. En sixième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, la décision du 30 septembre 2024 ne méconnaît pas le droit à la liberté d'aller et venir de M. C.
21. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir, que les conclusions tendant à l'annulation de la décision assignant M. C à résidence ne peuvent qu'être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions en injonction et celles relatives aux frais d'instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête n° 2406165 est rejetée.
Article 2 : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire dans le cadre de la requête n° 2406273.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2406273 de M. C est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Dordogne.
Délibéré après l'audience du 21 octobre 2024.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 octobre 2024.
Le magistrat désigné,
H. B
La greffière,
C. Gioffré
La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
2, 2406273
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