samedi 12 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2406326 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2406326, le 10 octobre 2024, M. A E représenté par Me Bouyer, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 9 octobre 2024 par lequel le préfet de la Gironde a autorisé la captation, l'enregistrement et la transmission d'images au moyen de caméras installées sur des aéronefs sur plusieurs communes de Gironde du jeudi 10 octobre 2024 à 8 heures au lundi 14 octobre 2024 à 8 heures ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que l'arrêté du 9 octobre 2024 autorise la captation, l'enregistrement et la transmission d'images au moyen de caméras aéroportées à compter du 10 octobre 2024 pendant une durée de quatre jours ;
- le déploiement d'aéronefs porteurs de dispositifs de captation et d'enregistrement d'images dans l'espace public est susceptible de porter atteinte aux libertés fondamentales constituées par le droit au respect de la vie privée qui comprend le droit à la protection des données personnelles mais également à la liberté d'aller et venir ; le préfet ne justifie pas la nécessité de porter atteinte au droit à la vie privée en l'absence de tout élément concret permettant d'apprécier la nature et l'étendue du risque d'actes malveillants sur et aux abords de la ligne actuelle de la SNCF qui pourraient survenir de la mobilisation collective prévue entre le 11 et le 13 octobre 2024 ; la mesure autorisée de captation et d'enregistrement d'images par des caméras aéroportées est manifestement disproportionnée à la finalité alléguée de cartographier les lieux visés et de sécuriser les sites et installations susceptibles d'être exposés à des dégradations ; le préfet ne justifie pas qu'il n'a pas été en mesure de déployer d'autres moyens moins intrusifs pour faire procéder à ces opérations de cartographie et pour sécuriser les sites et installations en cause ; le dispositif sollicité par les gendarmes n'est pas strictement nécessaire et adapté à la surveillance des lieux au regard de la finalité poursuivie.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2024, le préfet de la Gironde, conclut au rejet de la requête.
Vu les pièces produites et communiquées lors de l'audience du 12 octobre 2024 ;
Il fait valoir que :
- compte tenu du caractère ponctuel du recours aux caméras installées sur des aéronefs ainsi que de la nécessité de recourir à ce dispositif dans les circonstances de l'espèce, l'urgence à suspendre la décision contestée n'est pas démontrée ;
- la mesure contestée est nécessaire et proportionnée à l'objectif de sauvegarde de l'ordre public poursuivi et ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale au sens et pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.
II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2406327, le 10 octobre 2024, Mme B C, représentée par Me Bouyer, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521 2 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 9 octobre 2024 par lequel le préfet de la Gironde a autorisé la captation, l'enregistrement et la transmission d'images au moyen de caméras installées sur des aéronefs sur plusieurs communes de Gironde du jeudi 10 octobre 2024 à 8 heures au lundi 14 octobre 2024 à 8 heures ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient les mêmes moyens que ceux exposés dans la requête enregistrée sous le n° 2406326.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2024, le préfet de la Gironde, conclut au rejet de la requête par les mêmes moyens que ceux développés dans l'instance n° 2406326.
Vu les pièces produites et communiquées lors de l'audience du 12 octobre 2024 ;
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif a désigné Mme Gay, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 octobre 2024 à 10 heures :
- le rapport de Mme Gay, juge des référés ;
- les observations de Me Bouyer, pour M. E et Mme C, qui confirme ses écritures ;
- les observations de M. D et Mme F, représentant le préfet de la Gironde, qui confirme ses écritures.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 9 octobre 2024 et dans la perspective de mobilisations de plusieurs mouvements contestataires visant le projet de création de lignes de train à grande vitesse " ligne nouvelle du sud-ouest ", prévues entre le 11 octobre et le 13 octobre 2024, le préfet de la Gironde a autorisé la captation, l'enregistrement et la transmission d'images par le groupement de gendarmerie départementale de la Gironde au moyen de deux caméras installées sur un hélicoptère et un aéronef sans personne à bord, du 10 octobre 2024 à 8 heures au 14 octobre 2024 à 8 heures, sur les communes traversées par la ligne ferroviaire existante entre Bordeaux et Marmande et par le projet de ligne à grande vitesse entre Bordeaux et Dax et Bordeaux et Toulouse, dans le département de la Gironde. M. E et Mme C demandent au juge des référés de suspendre l'exécution de cet arrêté sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.
2. Les requêtes de M. E et de Mme C sont dirigées contre la même décision. Il y a lieu de les joindre pour statuer par une seule ordonnance.
Sur les conclusions à fin de suspension de l'exécution de l'arrêté du 9 octobre 2024 :
3. L'article L. 511-1 du code de justice administrative dispose que : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. " Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".
4. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1 et L. 521-2 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, résultant de l'action ou de la carence de cette personne publique, de prescrire les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte, dès lors qu'existe une situation d'urgence caractérisée justifiant le prononcé de mesures de sauvegarde à très bref délai et qu'il est possible de prendre utilement de telles mesures.
En ce qui concerne le cadre juridique du litige :
5. D'une part, aux termes de l'article L. 242-4 du code de la sécurité intérieure : " La mise en œuvre des traitements prévus aux articles L. 242-5 () doit être strictement nécessaire à l'exercice des missions concernées et adaptée au regard des circonstances de chaque intervention. Elle ne peut être permanente () ". Aux termes de l'article L. 242-5 du même code : " I. Dans l'exercice de leurs missions de prévention des atteintes à l'ordre public et de protection de la sécurité des personnes et des biens, les services de la police nationale et de la gendarmerie nationale () peuvent être autorisés à procéder à la captation, à l'enregistrement et à la transmission d'images au moyen de caméras installées sur des aéronefs aux fins d'assurer : / 1° La prévention des atteintes à la sécurité des personnes et des biens dans des lieux particulièrement exposés, en raison de leurs caractéristiques ou des faits qui s'y sont déjà déroulés, à des risques d'agression, de vol ou de trafic d'armes, d'êtres humains ou de stupéfiants, ainsi que la protection des bâtiments et installations publics et de leurs abords immédiats, lorsqu'ils sont particulièrement exposés à des risques d'intrusion ou de dégradation () / Le recours aux dispositifs prévus au présent I peut uniquement être autorisé lorsqu'il est proportionné au regard de la finalité poursuivie (). En vertu du IV de ce même article, l'autorisation requise, subordonnée à une demande qui précise, notamment, " () 2° La finalité poursuivie ; / 3° La justification de la nécessité de recourir au dispositif, permettant notamment d'apprécier la proportionnalité de son usage au regard de la finalité poursuivie ; () / 8° le périmètre géographique concerné ", " est délivrée par décision écrite et motivée du représentant de l'Etat dans le département () qui s'assure du respect du présent chapitre. Elle détermine la finalité poursuivie et ne peut excéder le périmètre strictement nécessaire à l'atteinte de cette finalité ". Ainsi que l'a jugé le Conseil constitutionnel par sa décision n° 2021-834 DC du 20 janvier 2022, ces dispositions ont précisément circonscrit les finalités justifiant le recours à ces dispositifs, et l'autorisation requise, qui détermine cette finalité, le périmètre strictement nécessaire pour l'atteindre ainsi que le nombre maximal de caméras pouvant être utilisées simultanément, ne saurait être accordée qu'après que le préfet s'est assuré que le service ne peut employer d'autres moyens moins intrusifs au regard du droit au respect de la vie privée ou que l'utilisation de ces autres moyens serait susceptible d'entraîner des menaces graves pour l'intégrité physique des agents, et elle ne saurait être renouvelée sans qu'il soit établi que le recours à des dispositifs aéroportés demeure le seul moyen d'atteindre la finalité poursuivie.
6. D'autre part, selon l'article L. 242-4 du code de la sécurité intérieure, la mise en œuvre des traitements prévus " ne peut donner lieu à la collecte et au traitement que des seules données à caractère personnel strictement nécessaires à l'exercice des missions concernées et s'effectue dans le respect de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés. / Les dispositifs aéroportés ne peuvent ni procéder à la captation du son, ni comporter de traitements automatisés de reconnaissance faciale. Ces dispositifs ne peuvent procéder à aucun rapprochement, interconnexion ou mise en relation automatisé avec d'autres traitements de données à caractère personnel ". Ainsi que l'a jugé le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2021-834 DC du 20 janvier 2022, ces dispositions ne sauraient être interprétées comme autorisant les services compétents à procéder à l'analyse des images au moyen d'autres systèmes automatisés de reconnaissance faciale qui ne seraient pas placés sur ces dispositifs aéroportés. Aux termes du dernier alinéa du même article : " Hors le cas où ils sont utilisés dans le cadre d'une procédure judiciaire, administrative ou disciplinaire, les enregistrements comportant des données à caractère personnel sont conservés sous la responsabilité du chef du service ayant mis en œuvre le dispositif aéroporté, pendant une durée maximale de sept jours à compter de la fin du déploiement du dispositif, sans que nul ne puisse y avoir accès, sauf pour les besoins d'un signalement dans ce délai à l'autorité judiciaire, sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale ", la fin du déploiement du dispositif devant s'entendre comme correspondant à l'achèvement de chaque mission opérationnelle. Aux termes du III de l'article L. 242-5 du même code : " Les dispositifs aéroportés mentionnés aux I et II sont employés de telle sorte qu'ils ne visent pas à recueillir les images de l'intérieur des domiciles ni, de façon spécifique, celles de leurs entrées. Lorsque l'emploi de ces dispositifs conduit à visualiser ces lieux, l'enregistrement est immédiatement interrompu. Toutefois, lorsqu'une telle interruption n'a pu avoir lieu compte tenu des circonstances de l'intervention, les images enregistrées sont supprimées dans un délai de quarante-huit heures à compter de la fin du déploiement du dispositif, sauf transmission dans ce délai dans le cadre d'un signalement à l'autorité judiciaire, sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale ".
En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
7. En premier lieu, il résulte de l'instruction et des échanges au cours de l'audience publique que plusieurs mouvements contestataires menés par " LGV Non Merci " et " Les Soulèvements de la Terre " ont appelé à des actions de mobilisation collective entre le 11 et le 13 octobre 2024 afin de s'opposer au projet de ligne à grande vitesse " ligne nouvelle sud ouest ", le nombre de manifestants étant évalués entre 3 000 et 5 000, dont 10 % de personnes ultra-violentes. Les publications sur les réseaux sociaux visant à annoncer cette manifestation dite " freinage d'urgence contre les LGV du sud-ouest " indiquent que " tous les niveaux d'engagement sont les bienvenus " et incitent les participants à venir munis d'" [u]n masque FFP3, [de] lunettes de protection [et de] sérum physiologique ". Il résulte également de l'instruction que plusieurs individus connus pour leur activisme sur l'A69 ont été contrôlés aux abords du camp principal. Les informations et photographies diffusées sur internet confirment le fait que des opposants se réunissent sur le camp établi sur la commune de Lerm-et-Musset " à l'instar du convoi de voitures et tracteurs qui partira ce vendredi matin depuis l'A69 pour rejoindre la mobilisation ". Aucune pièce versée au dossier ne permet de remettre en cause le procès-verbal de renseignement administratif établi le 11 octobre 2024 aux termes duquel à la suite des contrôles mis en place par la gendarmerie, de nombreux objets interdits et notamment haches, scies, masses, serpes et bombes anti-agression, ont été découverts lors de fouilles de véhicules. Ainsi, au vu de l'ensemble de ces éléments et contrairement à ce que soutiennent les requérants, le préfet de la Gironde doit être regardé, dans les circonstances de l'espèce, et en présence d'organisateurs de la mobilisation connus pour des incitations explicites ou implicites à la violence contre les biens, ayant pu effectivement conduire à des dégradations matérielles, comme établissant l'existence d'un risque de troubles à l'ordre public justifiant la nécessité d'assurer la prévention des atteintes à la sécurité des personnes et des biens au sens du 1° de l'article L. 242-5 du code de la sécurité intérieure.
8. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction qu'en l'absence de déclaration de la manifestation par les organisateurs, les lieux de la mobilisation ne pouvaient être précisément déterminés. Le périmètre géographique de l'arrêté dont la suspension est demandée est toutefois limité à une bande d'un kilomètre de large de part et d'autre des tracés des lignes ferroviaires. Par ailleurs, eu égard à l'ampleur de la zone à sécuriser, à l'affluence qui est susceptible de découler de cet évènement, et à la configuration particulière des lieux, dépourvus de dispositif de vidéoprotection continu, et à la nécessité pour les services de gendarmerie de disposer d'une vision globale permettant, d'une part, de déceler rapidement toute dégradation ou mouvement de foule, et, d'autre part, d'être en capacité d'orienter précisément les interventions des services de sécurité en vue d'assurer la sécurité des biens et des personnes, le préfet de la Gironde doit être regardé comme établissant, dans les circonstances de l'espèce, que le recours à ces dispositifs autorisé par l'arrêté préfectoral contesté constitue une nécessité pour atteindre ces objectifs.
9. En troisième lieu, si les requérants soutiennent que l'objectif d'assurer la sécurité des personnes et des biens durant la période au cours de laquelle se déroule cette manifestation pourrait être atteint au moyen de dispositifs moins intrusifs, il résulte de l'instruction et des échanges au cours de l'audience publique que le dispositif contesté est limité à deux caméras, l'une installée sur un hélicoptère et l'autre sur un aéronef sans personne à bord, et que ces appareils ne sont pas susceptibles de procéder à une captation d'images en continu. Par ailleurs, il résulte de l'ensemble des dispositions citées au point 6 qu'ils ne peuvent par ailleurs être utilisés en vue de capter des sons ou de recourir à un traitement automatisé de reconnaissance faciale, ni à des rapprochements avec des traitements de données à caractère personnel. Dans ces conditions, eu égard à l'importance et au caractère avéré des risques encourus ainsi qu'à la finalité poursuivie consistant en la prévention des atteintes à la sécurité des personnes et des biens dans des lieux particulièrement exposés, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les mesures de surveillance contestées présenteraient un caractère manifestement disproportionné ou méconnaîtraient les exigences du droit au respect de la vie privée.
10. Il résulte de tout ce qui précède que M. E et Mme C n'établissent pas que l'arrêté dont ils demandent la suspension de l'exécution porterait une atteinte grave et manifestement illégale aux droits et libertés qu'ils invoquent. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, leurs conclusions tendant à la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet de la Gironde du 9 octobre 2024 doivent être rejetées.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante. Dès lors, les conclusions présentées sur ce fondement doivent être rejetées.
ORDONNE :
Article 1er : Les requêtes de M. E et de Mme C sont rejetées.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A E, Mme B C et au préfet de la Gironde.
Fait à Bordeaux, le 12 octobre 2024.
La juge des référés,
N. GAY
La greffière,
E. SOURIS
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°s 2406326 - 2406327
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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