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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2406617

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2406617

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2406617
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantREIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en production de pièces, enregistrés les 25 octobre et 6 novembre 2024, M. B A, représenté par Me Marie Reix, demande à la juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 27 août 2024 par laquelle le préfet de la Dordogne a refusé d'enregistrer sa demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Dordogne de lui délivrer une carte de séjour vie privée et familiale et à défaut un récépissé l'autorisant à travailler et de réexaminer sa situation dans le délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jours de retard, en application de l'article L. 911-3 du code de justice ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de 1 500 euros HT en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors qu'à la suite de la notification de la décision contestée, il est sans revenu, privé de la possibilité de travailler et dans l'impossibilité de poursuivre sa formation ; le métier de maçon figure dans la liste relative aux métiers en tension en Nouvelle-Aquitaine ;

- il a produit à l'appui de sa demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le volet n° 3 de son acte de naissance, son jugement supplétif et sa carte consulaire ; il n'est pas contesté que son dossier était complet dès lors qu'il s'est vu délivrer des récépissés successifs à la suite du dépôt de sa demande le 20 décembre 2022 valables jusqu'au 28 mai 2024 ; en s'abstenant de délivrer un récépissé de demande de titre de séjour, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation ; la décision attaquée est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ; le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation et a méconnu l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 47 du code civil ; la décision contestée méconnait l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire enregistré le 30 octobre 2024, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les actes d'état civil produits par le requérant à l'appui de sa demande de titre de séjour ne sont pas conformes et la carte consulaire irrecevable dès lors qu'elle est délivrée au vu de ces mêmes documents d'état civil ; par un courrier du 27 août 2024, il a été demandé à l'intéressé de produire des actes authentiques de nature à justifier son état civil conformément à l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; la demande de titre de séjour est refusée en l'état actuel.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Gay, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le jeudi 7 novembre 2024 à 10 heures, en présence de Mme Gioffré, greffière d'audience, Mme Gay a lu son rapport et entendu :

- Me Tovia-Vila représentant M. A, qui confirme ses écritures.

Le préfet de la Dordogne n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, né le 4 janvier 2006, de nationalité malienne, déclare être entré irrégulièrement en France le 15 mars 2021. A la suite de son placement en qualité de mineur isolé auprès de l'aide sociale à l'enfance de la Dordogne, il a déposé, le 20 décembre 2022, une première demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. A demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 27 août 2024 par laquelle le préfet de la Dordogne a refusé d'enregistrer sa demande de titre de séjour.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A est inscrit au centre de formation d'apprentis de Périgueux, qu'il a obtenu en juin 2024 un certificat d'aptitude professionnelle spécialité maçon avec mention assez bien et qu'il prépare une formation en apprentissage de brevet professionnel de maçon. Il a conclu, le 5 septembre 2024, un contrat d'apprentissage avec la société Lajarthe à Boulazac Isle Manoire pour la période du 16 septembre 2024 au 31 août 2026. Il résulte de l'instruction et notamment des débats au cours de l'audience, que le défaut de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour, qui place M. A en situation irrégulière au plan du séjour, est susceptible de mettre un terme à son contrat d'apprentissage et de compromettre la réussite de sa formation pour l'obtention du brevet professionnel de maçon prévue au mois de juin 2026. Si M. A a introduit un recours tendant à l'annulation de la décision du 27 août 2024 refusant d'enregistrer sa demande de titre de séjour, il n'est pas avéré que le tribunal statuera sur ce recours avant l'expiration de l'année qui suit son dix-huitième anniversaire. Dans ces conditions, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision :

5. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. () ". Aux termes de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise () ". Aux termes de l'article R. 431-10 du même code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ".

6. Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour a le droit, s'il a déposé un dossier complet, d'obtenir un récépissé de sa demande qui vaut autorisation provisoire de séjour. En dehors du cas d'une demande à caractère abusif ou dilatoire, l'autorité administrative chargée d'instruire une demande de titre de séjour ne peut refuser de l'enregistrer, et de délivrer le récépissé correspondant, que si le dossier présenté à l'appui de cette demande est incomplet. Un doute quant au caractère authentique du document justifiant de l'état civil et de la nationalité du demandeur ne peut conduire le préfet à considérer que le dossier est incomplet.

7. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit un jugement supplétif d'acte de naissance n° 2478 du 6 octobre 2021, un acte de naissance n° 1984 du 20 octobre 2021 et une carte consulaire délivrée le 17 août 2022 valable jusqu'au 16 août 2025. Trois récépissés de demande de titre de séjour lui ont été délivrés les 6 septembre 2023, 5 décembre 2023 et 29 février 2024. S'il ressort d'un rapport technique d'analyse documentaire de la direction zonale de la police aux frontières sud-ouest, établi le 16 février 2023, que les documents présentés supportent des incohérences et que l'acte de naissance n'est pas conforme à la loi malienne, il n'est pas contesté que M. A avait produit des documents d'identité et d'état civil conformément aux dispositions précitées de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à l'annexe 10 de ce code, et que le dossier était complet au regard des pièces dont la production était prescrite par ces dispositions, ainsi qu'en atteste la délivrance de trois précédents récépissés de demande de titre de séjour. Ainsi, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité du refus litigieux.

8. Il résulte de ce qui précède, que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 27 août 2024 par laquelle le préfet de la Dordogne a refusé de délivrer un récépissé de demande de titre de séjour.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal () ". Aux termes de l'article L. 911-1 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

10. Si, dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, et assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration, les mesures qu'il prescrit ainsi doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés ne peut, sans excéder sa compétence, ni prononcer l'annulation d'une décision administrative, ni ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant une telle décision.

11. La présente ordonnance implique la délivrance à M. B A d'un récépissé de demande de titre de séjour, en application de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de la Dordogne de remettre à M. A un tel récépissé, l'autorisant à travailler dans la mesure nécessaire à la poursuite de sa formation, et ce, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

12. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

13. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Reix, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Reix de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 27 août 2024 est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Dordogne de délivrer à M. A un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Reix renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Reix, avocat de M. A, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A.

Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Reix et au préfet de la Dordogne.

Fait à Bordeaux, le 7 novembre 2024.

La juge des référés, La greffière,

N. Gay C. Gioffré

La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne, ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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