mardi 19 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2406762 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Eloignement 72 heures |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 novembre 2024, Mme B C, représentée par Me Lanne, demande au tribunal :
1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté daté du 25 octobre 2024 par lequel le préfet de la Gironde a ordonné son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde, à titre principal, de lui délivrer l'attestation de demande d'asile prévue par l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'imprimé mentionné à l'article R 531-3 du même code lui permettant de déposer sa demande auprès de l'OFPRA, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1500 euros en application de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de l'acte ;
- l'arrêté contesté méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, il n'est pas justifié qu'elle a reçu l'ensemble des brochures et informations requises dans la langue qu'elle comprend, le soninké ;
- l'arrêté méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, il n'est pas justifié que la personne qui a mené son entretien individuel était une personne qualifiée en vertu du droit national ;
- le préfet de la Gironde a commis une erreur manifeste d'appréciation en ne mettant pas en œuvre la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 compte tenu des circonstances particulières qu'elle a fait valoir.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 novembre 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le règlement (CE) n°1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;
- le règlement d'exécution (UE) n°118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de ladite loi ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Fazi-Leblanc, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 14 novembre 2024 à 10 heures :
- le rapport de Mme Fazi-Leblanc,
- et les observations de Me Lanne, représentant Mme C, qui conclut aux mêmes fins en reprenant les moyens soulevés dans les écritures et qui insiste sur le compte rendu erroné de l'entretien individuel qui mentionne que Mme C est passée par le Nicaragua ce qui est impossible, ce qu'elle n'a jamais déclaré et ce qui, enfin, questionne sur la fiabilité des informations que ce compte-rendu comporte.
La clôture de l'instruction a été prononcée à la suite de ces observations.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C, ressortissante mauritanienne, née le 4 avril 2002, a déclaré être entrée irrégulièrement en France le 12 juin 2024. Le 18 juillet 2024, elle a déposé une demande d'asile auprès des services de la préfecture des Yvelines. Lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'elle avait introduit une demande d'asile en Espagne le 8 juin 2024. Le 9 septembre 2024, les autorités françaises ont saisi les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge, sur le fondement du b) de l'article 18-1 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, que celles-ci ont acceptée par un accord explicite du 10 septembre 2024 sur le fondement de ce même article. Par un arrêté daté du 25 octobre 2024, dont Mme C demande l'annulation, le préfet de la Gironde a prononcé sa remise aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile.
Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ( ) ".
3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, il ressort de la consultation du site internet de la préfecture de la Gironde, librement accessible, que Mme D F, cheffe du bureau de l'asile de la préfecture de la Gironde, signataire de l'arrêté attaqué, disposait par un arrêté du 30 septembre 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° 33-2024-216, d'une délégation de signature du préfet de la Gironde à l'effet de signer, en l'absence de M. A E, directeur de l'immigration, et de Mme G H, directrice adjointe de l'immigration, les décisions de la nature de celles en litige prises sur le fondement des dispositions législatives ou réglementaires du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne ressort pas des pièces du dossier et n'est pas même allégué que M. E et Mme H n'auraient pas été absents ou empêchés au moment de la signature de l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte manque en fait et doit être écarté.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. () ".
6. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle il décide la réadmission de l'intéressé dans l'État membre responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature de ces informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.
7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C s'est vue remettre, le 18 juillet 2024, jour du dépôt de sa demande d'asile à la préfecture des Yvelines, les brochures d'information A " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ". Les deux brochures ont été remises à l'intéressée en langue soninké, qu'elle a déclaré comprendre, ainsi qu'en atteste la première page de chacune des brochures qu'elle a signées. Ces documents comportent l'ensemble des informations prescrites par les dispositions de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde n'a pas méconnu les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) 604/2013 précitées.
8. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".
9. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a bénéficié d'un entretien individuel réalisé à la préfecture des Yvelines le 18 juillet 2024 conduit avec l'assistance d'un interprète en langue soninké, qu'elle a déclaré comprendre, employé par l'association ISM interprétariat, organisme agréé. Le compte-rendu de l'entretien comporte le tampon de la préfecture des Yvelines et l'identité de l'agent qui a mené l'entretien est indiquée sur l'attestation d'interprétariat. Ainsi, alors que les dispositions citées au point 8 n'imposent pas que le résumé de l'entretien individuel mentionne l'identité et la qualité de l'agent qui l'a mené, et que la requérante n'apporte pas d'éléments de nature à faire naître un doute et remettre en cause le fait qu'il ait été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national, la seule circonstance que l'identité de l'agent n'apparaisse pas sur le résumé de l'entretien ne remet pas en cause cette qualité. Enfin, si le résumé de l'entretien individuel mentionne que Mme C est passée par le Nicaragua pour venir en France depuis la Mauritanie, à supposer qu'elle ne l'ait effectivement pas indiqué, étant relevé qu'elle a signé ce compte-rendu, il s'agit d'une erreur de plume qui n'est pas, à elle seule, de nature à remettre en cause la qualité de l'entretien mené, de la personne qui l'a conduit ou celle de sa retranscription. Par suite, le moyen tenant à ce que les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) 604/2013 auraient été méconnues doit être écarté en toutes ses branches.
10. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement précité : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ".
11. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.
12. L'Espagne est un Etat membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de ces deux conventions internationales. Ainsi, si Mme C soutient qu'elle est atteinte de troubles psychiques justifiant que lui soient prescrits certains médicaments et qu'elle est entrée en France pour y demander l'asile en raison de la crainte d'un mariage forcé dans son pays d'origine, il ne ressort d'aucune pièce du dossier et n'est pas même allégué que sa demande d'asile ne serait pas traitée en Espagne dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile et qu'elle n'aurait pas accès aux médicaments nécessités par son état de santé. Si elle soutient que sa demande aurait dû être examinée en France compte tenu " des circonstances de son séjour en Espagne ", elle n'apporte pas de précisions permettant de comprendre quelles seraient ces circonstances ni en quoi celles-ci feraient obstacles à ce que l'Espagne traite sa demande d'asile. Enfin, si elle allègue qu'elle bénéficie en France du soutien matériel et affectif de l'un de ses cousins, d'une part, elle ne produit aucune pièce pour l'étayer et l'établir, d'autre part, elle n'indique pas que ce cousin ne pourrait pas se rendre en Espagne pour l'aider. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en refusant de mettre en œuvre les dispositions de l'article 17-1 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013, ce moyen doit être écarté.
13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 25 octobre 2024 par lequel le préfet de la Gironde a ordonné son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. Les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme C étant rejetées, le présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par la requérante doivent être également rejetées.
Sur les frais liés au litige :
15. Les dispositions des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que réclame Mme C au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
DÉCIDE :
Article 1er : Mme C est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au préfet de la Gironde.
Rendu public par mise à disposition du greffe, le 19 novembre 2024.
La magistrate désignée,
S. Fazi-Leblanc La greffière,
C. Gioffré
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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