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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2407388

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2407388

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2407388
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantTAHTAH LARA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 novembre 2024 au greffe du tribunal administratif de Poitiers, et un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 4 et 5 décembre 2024 au greffe du tribunal administratif de Bordeaux, M. B A, représenté par Me Tahtah, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2024 par lequel le préfet de la Vienne lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant 2 ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée et témoigne d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est insuffisamment motivée et témoigne d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- il n'a disposé que d'un délai de 48 heures pour former son recours contre la décision lui refusant un délai de départ volontaire, en méconnaissance de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français ;

- le signataire de la décision d'interdiction de retour ne bénéficiait pas d'une délégation explicite et publiée pour ce faire ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée et témoigne d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est disproportionnée et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; il ne constitue pas une menace pour l'ordre public.

Des pièces, enregistrées le 4 décembre 2024, ont été produites par le préfet de la Vienne.

Vu :

- l'ordonnance n° 2403139 du 3 octobre 2024 par laquelle la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Poitiers a transmis la requête au tribunal administratif de Bordeaux ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Roussel Cera, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Roussel Cera, magistrat désigné ;

- les observations de Me Tahtah, représentant M. A, présent à l'audience, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens ;

- le préfet de la Vienne n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, de nationalité ivoirienne, actuellement placé au centre de rétention de Bordeaux par arrêté du préfet de la Vienne du 15 novembre 2024, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2024 par lequel le préfet de la Vienne lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant 2 ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

3. L'arrêté attaqué vise les textes dont il fait application et fait état de la situation personnelle et familiale de M. A. Il énonce que celui-ci déclare être entré en France pour la dernière fois en 2004, a été titulaire de cartes de résident dont la dernière a expiré en décembre 2014, que sa dernière demande de titre de séjour a été rejetée en 2022, qu'il est célibataire, qu'il ne démontre pas contribuer à l'entretien et l'éducation de ses 4 enfants, qu'il ne démontre pas non plus entretenir des liens avec son ancienne épouse, ses enfants, sa mère, ses deux frères et ses trois sœurs, tous présents en France, qu'il n'a ni logement ni ressources, qu'il a été condamné en 2017 à une peine de 8 mois d'emprisonnement pour des faits de violence sur conjoint en récidive et qu'enfin il a été interpelé le 14 novembre 2024 pour vol à la tir. Le requérant a ainsi été mis à même d'en comprendre les motifs et de les contester utilement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français doit être écarté. En outre, cette motivation révèle que le préfet a procédé à un examen préalable de sa situation personnelle.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Il n'est pas contesté que M. A, né en 1976 en Côte d'Ivoire, est entré en France alors qu'il était mineur et qu'il y a suivi sa scolarité. A sa majorité, il a bénéficié de cartes de résident dont la dernière a expiré le 19 décembre 2014. Il est constant que sa mère réside en France, ainsi que ses frères et sœurs de nationalité française, et qu'il est père de 3 enfants français, majeurs à la date de l'arrêté attaqué. Toutefois, les pièces qu'il produit ne permettent pas de considérer qu'il entretient avec eux des liens stables et intenses. Si sa mère atteste l'héberger, M. A a déclaré à la police le 15 novembre 2024 résider à une autre adresse. L'attestation, non datée, de la mère de ses enfants ne permet pas non plus d'établir qu'il maintient des liens avec ces derniers. Son dernier titre de résident, qui expirait en 2014, lui a été retiré en 2012. Le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour par décision du 27 avril 2022. Sa demande d'annulation de cette décision a été rejetée par jugement du tribunal administratif de Poitiers le 18 avril 2024. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. A a fait l'objet de nombreuses condamnations à de l'emprisonnement entre 1996 et 2017, pour vol, extorsion, destruction ou dégradation de biens, violences, détention et offre de stupéfiants, conduite sans permis, violences sur conjoint. Si la plupart de ces condamnations peuvent être regardées comme anciennes à la date de l'arrêté attaqué, il ressort également des pièces du dossier qu'il est soupçonné de vol en novembre 2024 et que sa dernière compagne connue a porté plainte contre lui en avril 2024 pour violences psychologiques, physiques et sexuelles commises entre juillet 2023 et avril 2024. Celle-ci a d'ailleurs été dotée en juillet 2024 par le procureur de la République de Poitiers d'un téléphone grand danger. M. A est actuellement poursuivi pour ces faits de vol et de violences et est convoqué devant le tribunal correctionnel de Poitiers le 8 juillet 2025. Ainsi, compte tenu de la gravité et de la réitération des mêmes faits délictueux, la présence en France de M. A constitue une menace pour l'ordre public. Enfin, le requérant déclare être sans emploi et sans ressources. Il ne peut utilement se prévaloir de la promesse d'embauche, postérieure à l'arrêté attaqué, signé par son frère résidant en région parisienne. Dès lors, et quand bien même l'intéressé n'aurait plus de famille dans son pays d'origine, en obligeant M. A à quitter le territoire français, le préfet de la Vienne n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels a été pris l'arrêté attaqué.

6. En troisième lieu, l'arrêté attaqué fait état de ce que le comportement de M. A constitue une menace pour l'ordre public, qu'il se maintient irrégulièrement sur le territoire français et qu'il a explicitement déclaré ne pas vouloir être reconduit dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision lui refusant un délai de départ volontaire doit être écarté. En outre, cette motivation révèle que le préfet a procédé à un examen préalable de sa situation personnelle.

7. En quatrième lieu, les litiges relatifs aux décisions d'éloignement et aux mesures les assortissant ne sauraient être regardées comme des contestations portant sur des droits et obligations de caractère civil ou sur le bien-fondé d'une accusation en matière pénale. Elles n'entrent donc pas dans le champ de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales. M. A ne peut donc utilement se prévaloir des stipulations de cet article à l'encontre de l'arrêté attaqué.

8. En cinquième lieu, il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays à destination duquel il peut être renvoyé est illégale en raison de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français.

9. En sixième lieu, par arrêté du 9 septembre 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs des services de l'Etat de la Vienne du même jour, librement consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet de la Vienne a donné délégation à M. Etienne Brun-Rovet, secrétaire général et signataire de l'arrêté attaqué, à l'effet de signer notamment toutes les décisions prises en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision interdisant M. A de retour sur le territoire français doit être écarté.

10. En septième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

11. L'arrêté attaqué énonce que M. A déclare être entré en France pour la dernière fois en 2004, qu'il ne démontre pas entretenir de liens anciens, intenses et stables avec les membres de sa famille présents en France et que son comportement constitue une menace pour l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté. En outre, cette motivation révèle que le préfet a procédé à un examen préalable de sa situation personnelle.

12. En huitième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 5, M. A ne justifie pas entretenir des liens stables et intenses avec les membres de sa famille présents en France et son comportement constitue une menace pour l'ordre public. Dès lors, en lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans, le préfet de la Vienne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation de la situation de l'intéressé.

13. En neuvième lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré du défaut de base légale de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Doivent être rejetées, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

Le magistrat désigné,

R. ROUSSEL CERA La greffière,

C. GIOFFRE

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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