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Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2502255

mercredi 4 novembre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2502255
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantFOUCARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 avril 2025, complétée par des pièces enregistrées le 19 mars 2026, Mme X... R..., représentée par Me Foucard, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 24 mai 2024 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d’enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai d’un mois suivant la notification du jugement à venir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délais et, dans l’attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- la décision est entachée d’un défaut de motivation ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article R. 142-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 423-22 et L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision est illégale en raison de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 avril 2025, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu’aucun des moyens de la requête n’est fondé.

Mme R... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 20 août 2024.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Cabanne, présidente-rapporteure ;
- les conclusions de Me Foucard, représentant Mme R....


Considérant ce qui suit :

1. Mme R..., ressortissante congolaise, déclare être entrée en France en juin 2018. Elle a sollicité en juin 2021 pour la première fois la délivrance d’un titre de séjour sur le fondement de l’article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 24 mai 2024, dont la requérante demande l’annulation, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions en annulation :

2. D’une part, aux termes de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. »

3. Lorsqu’il examine une demande de titre de séjour délivré à titre exceptionnel portant la mention « salarié » ou « travailleur temporaire », présentée sur le fondement de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le préfet vérifie tout d’abord que l’étranger est dans l’année qui suit son dix-huitième anniversaire, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l’ordre public et qu’il a été confié, entre l’âge de seize ans et l’âge de dix-huit ans, au service de l’aide sociale à l’enfance. Si ces conditions sont remplies, le préfet ne peut alors refuser la délivrance du titre qu’en raison de la situation de l’intéressé appréciée de façon globale notamment au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d’origine et de l’avis de la structure d’accueil sur l’insertion de cet étranger dans la société française. Le juge de l’excès de pouvoir exerce un contrôle restreint sur les motifs de refus de délivrance d’un titre de séjour sur le fondement de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

4. D’autre part, aux termes des dispositions de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l’article 47 du code civil. ». L’article 47 du code civil dispose que : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d’autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l’acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ».

5. Il résulte de la combinaison de ces dispositions qu’en cas de doute sur l’authenticité ou l’exactitude d’un acte de l’état civil étranger et pour écarter la présomption d’authenticité dont bénéficie un tel acte, l’autorité administrative procède aux vérifications utiles ou y fait procéder auprès de l’autorité étrangère compétente. L’article 47 du code civil précité pose une présomption de validité des actes d’état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays. Il incombe donc à l’administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l’administration française n’est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d’un autre Etat afin d’établir qu’un acte d’état civil présenté comme émanant de cet Etat est dépourvu d’authenticité, en particulier lorsque l’acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont dispose l’administration française sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

6. En premier lieu, pour refuser de délivrer à l’intéressée le titre de séjour sollicité sur le fondement de l’article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Gironde s’est fondé, d’une part, sur le fait qu’une recherche dans l’application visabio a mis en évidence que les empreintes de Mme R... avaient été relevées en janvier 2018 sous une identité différente auprès des autorités consulaires portugaises en Angola avec une année de naissance en 1998 et, d’autre part, sur un rapport technique d’analyse documentaire de la direction centrale de la police aux frontières (DZPAF) du 16 décembre 2021. Dans ce rapport, il est conclu que le jugement supplétif du 30 juillet 2018, l’acte de naissance du 6 août 2018 et la copie intégrale de l’acte de naissance sont des contrefaçons. Ainsi, les cachets du tribunal sur le jugement supplétif ne sont pas corrects, avec un démembrement de l’étoile à cinq branches et l’inscription de « garde du sceaux » au lieu de celle de « garde des sceaux », et une surcharge au niveau de la commune. Concernant l’acte de naissance, la police aux frontières a indiqué l’absence de signature du déclarant, avec une surcharge anormale sur le prénom du titulaire. Enfin, la copie intégrale de l’acte de naissance est considérée comme falsifiée en raison d’un grattage flagrant au niveau du numéro de l’acte.

7. Toutefois, si la légalité d’une décision s’apprécie à la date à laquelle elle a été prise, il appartient au juge de tenir compte des justifications apportées devant lui dès lors qu’elles attestent de faits antérieurs à la décision critiquée, même si ces éléments n’ont pas été portés à la connaissance de l’administration avant qu’elle ne se prononce. En l’espèce, Mme R... produit au soutien de sa requête un acte de naissance établi le 17 septembre 2023 et un jugement supplétif du tribunal de paix de Kinshasa du 8 septembre 2023 tenant lieu d’acte de naissance, dont le préfet de la Gironde a eu communication dans le cadre de la présente instance et dont il n’a pas remis en cause l’authenticité. Dans ces conditions, alors d’ailleurs que sa date de naissance n’a pas été remise en cause par le juge des enfants ni par les structures d’accueil d’aide sociale à l’enfance, les pièces nouvellement versées sont de nature à établir l’identité de la requérante. Nonobstant une incohérence de date dans la description de son parcours de vie ou les mentions de visabio, le préfet de la Gironde ne peut être regardé comme renversant la présomption d’exactitude des mentions figurant dans ces nouveaux actes d’état civil. Par suite, en rejetant la demande de titre de séjour présentée par Mme R... au motif qu’elle ne justifiait pas de son état civil par des documents probants et qu’elle ne remplissait pas, par voie de conséquence, les conditions d’âge prévues à l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le préfet de la Gironde a méconnu les dispositions citées aux points 2 et 4.
8. En second lieu, Mme R... a été confiée au service de l’aide sociale à l’enfance du département de la Gironde par une ordonnance de placement provisoire du 3 juillet 2018, entre l’âge de seize ans et l’âge de dix-huit ans et a bénéficié d’un contrat jeune majeur au moins jusqu’au 16 janvier 2024. A la date de sa demande, l’intéressée était inscrite en lycée professionnel en terminale option soins à la personne. Si ses études ont été interrompues en raison de sa grossesse, elle a suivi une nouvelle formation de septembre à novembre 2023, à l’issue de laquelle elle a signé un contrat à durée indéterminée pour un horaire mensuel de 130 heures en qualité d’assistante ménagère, assistante de vie ou garde d’enfants. Dans ces conditions, et alors même qu’elle ne serait pas dépourvue d’attaches familiales en République démocratique du Congo, le préfet a commis une erreur manifeste d’appréciation dans l’application des dispositions de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en refusant de délivrer à Mme R... un titre de séjour sur ce fondement.
9. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens invoqués au soutien des conclusions dirigées contre la décision de refus de titre de séjour du 24 mai 2024, que celle-ci doit être annulée, de même que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi de cette mesure d’éloignement.
Sur les conclusions à fin d’injonction et d’astreinte :
10. En raison du motif qui la fonde, l’annulation de l’arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve de l’absence de changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que Mme R... se voie délivrer un titre de séjour temporaire portant la mention « salarié ». Il y a dès lors lieu d’enjoindre à la préfète de la Gironde d’y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l’attente, dans un délai de quinze jours à compter de la même date, un récépissé de demande de titre de séjour l’autorisant à travailler. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés à l’instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement à Me Foucard, avocat de Mme R..., la somme de 1 200 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu’il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.


D E C I D E :


Article 1er : L’arrêté du 24 mai 2024 du préfet de la Gironde est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Gironde de délivrer à Mme R... une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, dans l’attente, un récépissé l’autorisant à travailler dans un délai de quinze jours à compter de cette même date.

Article 3 : L’État versera à Me Foucard, avocat de Mme R..., la somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu’il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme R... est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme X... R..., à la préfète de la Gironde et à Me Foucard.


Délibéré après l’audience du 14 octobre 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Cabanne, présidente,
Mme Lahitte, première conseillère,
Mme Lucas, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 novembre 2026.


La présidente-rapporteure, L’assesseure la plus ancienne,



C. CABANNE

A. LAHITTE


La greffière,





H. MALO

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,