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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2504542

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2504542

mercredi 23 juillet 2025

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2504542
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantDANIEL LAMAZIERE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bordeaux a examiné la requête de M. C, ressortissant tunisien, contestant un refus de titre de séjour, une obligation de quitter le territoire français et une assignation à résidence pris par la préfète de la Dordogne. Le tribunal a annulé ces décisions, estimant que la préfète avait méconnu l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. Il a jugé que le mariage de M. C avec une Française et la naissance de leur enfant français, malgré le placement de ce dernier, établissaient une vie privée et familiale suffisamment intense pour justifier la délivrance d'un titre de séjour.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 juillet 2025, M. A C, représenté par Me Lamazière, demande au tribunal :

1°) d'annuler, d'une part, l'arrêté du 5 mai 2025 par lequel la préfète de la Dordogne a rejeté sa demande de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et, d'autre part, celui du 30 juin 2025 par lequel cette même autorité l'a assigné à résidence dans le département pour une période de quarante-cinq jours en vue de son éloignement du territoire français ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Dordogne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

S'agissant de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

S'agissant de la décision portant assignation à résidence :

- elle est irrégulière dès lors que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas exécutoire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juillet 2025, la préfète de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Frézet pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 22 juillet 2025 :

- le rapport de M. Frézet, magistrat désigné ;

- les observations de M. C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, et insiste sur sa volonté de travailler en France et de maintenir les liens qu'il a noué avec sa compagne et leur enfant,

- la préfète de la Dordogne n'était ni présent ni représenté.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né en 1996, déclare être entré irrégulièrement en France le 13 juillet 2021 en dernier lieu. Par un premier arrêté du 5 mai 2025 notifié à M. C le 17 mai suivant, la préfète de la Dordogne a refusé de faire droit à sa demande de titre de séjour et a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français. Par un second arrêté en date du 30 juin 2025, la préfète de la Dordogne l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C s'est marié le 25 janvier 2019 avec une ressortissante française, Mme B, avec laquelle il a eu un enfant, prénommé Rayèn, de nationalité française, et qui est né le 24 août 2020. La communauté de vie entre les deux époux, présumée en vertu du premier alinéa de l'article 215 du code civil, n'est pas contestée par la préfète et se trouve au surplus établie par les pièces du dossier avec notamment, outre le contrat de location d'un logement conventionné cosigné par les intéressés en 2024, qui atteste à tout le moins d'une domiciliation commune, une attestation élogieuse de l'épouse de M. C à son égard. Si l'enfant Rayèn fait l'objet d'une mesure de placement auprès du Conseil départemental de la Dordogne depuis sa naissance, les parents bénéficient de droits de visite médiatisés à un rythme bi-mensuel. Alors que le chef de service du pôle aide sociale à l'enfance de la Dordogne atteste de la réalité de ces rencontres par une lettre du 5 novembre 2024, la notice d'information de la direction générale adjointe de la solidarité et de la prévention du département de la Dordogne ajoute que le couple a récemment déménagé afin de permettre à leur fils d'avoir sa propre chambre et que M. C investit réellement les temps de rencontre avec son fils, qu'il est repéré par Rayèn qui est heureux de le retrouver à chaque visite, que leur relation est porteuse et que le temps de rencontre va être augmentée prochainement, ce dernier point étant également relevé par un jugement du 26 septembre 2024 rendu par la juge des enfants du tribunal judiciaire de Périgueux. La notice précise également que M. C s'est toujours montré disponible pour signer tous documents relatifs à son enfant et achète le nécessaire pour son fils alors qu'il est exonéré, en vertu du jugement du 26 septembre 2024, de toute participation aux frais d'entretien compte tenu de l'insuffisance de ses ressources. Si M. C a été condamné à six mois d'emprisonnement le 11 octobre 2021 par le tribunal correctionnel de Périgueux pour complicité d'extorsion par violence, menace ou contrainte de signature, promesse, secrets, fonds, valeur ou bien puis à deux mois d'emprisonnement pour vol par un jugement du 28 octobre 2022 du tribunal correctionnel de Périgueux, les éléments produits par l'intéressé dans la présente instance témoignent de sa volonté de réinsertion et de son souhait d'exercer une activité professionnelle avec notamment le suivi de plusieurs formations liées au BTP et d'une période de stage rémunéré au cours de l'année 2024 et, en 2025, la souscription de plusieurs contrats de mission de l'agence d'emploi intérim Adecco et d'un contrat d'engagements PLIE. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, compte tenu de la teneur et de la stabilité des liens que M. C a établis en France avec son épouse et son enfant, tous deux de nationalité française, et au regard de la volonté de l'intéressé de poursuivre une intégration sociale et professionnelle en France, retranscrite tant dans les pièces du dossier que dans les observations orales du requérant à l'audience, la préfète de la Dordogne a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard du but poursuivi, et ce nonobstant les condamnations pénales dont il a fait l'objet, qui remontent à plusieurs années. En conséquence, M. C est fondé à soutenir qu'en refusant son admission au séjour, la préfète de la Dordogne a méconnu les stipulations précitées.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 5 mai 2025 portant refus de titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, celle portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et l'arrêté du 30 juin 2025 portant assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. L'exécution du jugement annulant un refus de titre de séjour au motif que ce refus porte au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte excessive au regard des exigences de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales implique, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, la délivrance de la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Le présent jugement implique ainsi qu'il soit ordonné à la préfète de la Dordohne, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait de la situation de l'intéressé, de délivrer à M. C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Sous réserve de l'admission de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Lamazière, avocat de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Lamazière de la somme de 800 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros lui sera versée sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 5 mai 2025 de la préfète de la Dordogne portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours est annulé.

Article 2 : L'arrêté du 30 juin 2025 de la préfète de la Dordogne portant assignation à résidence dans ce département pour une période de quarante-cinq jours est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète de la Dordogne de délivrer à M. C, sous réserve d'un changement dans la situation de droit ou de fait de l'intéressé, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Lamazière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Lamazière, avocat de M. C, la somme de 800 euros en application des dispositions du 2ème alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. C.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Lamazière et à la préfète de la Dordogne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 juillet 2025.

Le magistrat désigné,

C. FREZETLa greffière,

J. DOUMEFIO

La République mande et ordonne à la préfète de la Dordogne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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