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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2507746

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2507746

vendredi 21 novembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2507746
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantLANNE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bordeaux a rejeté la requête de Mme C..., ressortissante turque, qui contestait l'arrêté du préfet de la Gironde du 30 octobre 2025 ordonnant son transfert aux autorités bulgares. La requérante soulevait des moyens tirés de l'incompétence du signataire, de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 (Dublin III) et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du même règlement. Le tribunal a écarté l'ensemble de ces moyens, jugeant notamment que la délégation de signature était régulière et que la procédure d'information prévue à l'article 4 avait été respectée. La solution retenue est donc le rejet de la demande d'annulation de l'arrêté de transfert.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 novembre 2025, Mme G... C..., représentée par Me Lanne, demande au tribunal :

1°) de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle ;

2°) d’annuler l’arrêté du 30 octobre 2025 par lequel le préfet de la Gironde a décidé de son transfert aux autorités bulgares ;

3°) d’enjoindre au préfet de la Gironde, à titre principal, de lui délivrer l’attestation de demande d’asile prévue par l’article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l’imprimé mentionné à l’article R. 531-3 du même code lui permettant d’introduire sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai ;

4°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l’article L. 761 1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.

Elle soutient que :
- la compétence du signataire de l’arrêté litigieux n’est pas établie ;
- cet arrêté méconnaît l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- cet arrêté méconnaît l’article 5 du même règlement ;
- cet arrêté est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation au regard de l’article 17 du règlement précité.


Par un mémoire en défense, enregistré le 20 novembre 2025, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme C... ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil, établissant les critères et mécanismes de détermination de l’Etat membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Jaouën, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l’article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus, au cours de l’audience publique, le rapport de Mme Jaouën et les observations orales de Me Lanne, représentant Mme C..., également présente, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et a produit une pièce complémentaire à l’audience.

Le préfet de la Gironde n’étant ni présent ni représenté, la clôture de l’instruction a été prononcée après ces observations.


Considérant ce qui suit :

1. Mme G... C..., ressortissante turque née le 16 janvier 2004, a présenté une demande de protection internationale, enregistrée par la préfecture de la Gironde le 25 août 2025. Par un arrêté du 30 octobre 2025, le préfet de la Gironde a décidé de son transfert aux autorités bulgares. Mme C... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.


Sur la demande d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ».

3. En raison de l’urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l’admission provisoire de Mme C... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.


Sur les conclusions à fin d’annulation :

4. Aux termes de l’article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Sous réserve du troisième alinéa de l’article L. 571-1, l’étranger dont l’examen de la demande d’asile relève de la responsabilité d’un autre Etat peut faire l’objet d’un transfert vers l’Etat responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l’objet d’une décision écrite et motivée prise par l’autorité administrative (…) ».

5. En premier lieu, M. F... D..., chef du pôle régional Dublin de Nouvelle-Aquitaine au sein de la préfecture de la Gironde, qui a signé l’arrêté attaqué, bénéficiait d’une délégation consentie par le préfet de la Gironde en vertu d’un arrêté du 29 septembre 2025, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Gironde n°33-2025-243, à l’effet de signer toutes décisions prises en application du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au nombre desquelles figurent les arrêtés de transfert, en cas d’absence ou d’empêchement de M. A... I..., chef du bureau de l’asile et de Mme E... B..., adjointe de ce dernier. Il n’est ni établi ni même allégué que M. I... et Mme B... n’auraient pas été absents ou empêchés lors de la signature de l’arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’acte en litige manque en fait et doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 1. Dès qu’une demande de protection internationale est introduite au sens de l’article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l’application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d’une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d’un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l’État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l’État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu’une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n’est pas fondée sur ces critères ; / c) de l’entretien individuel en vertu de l’article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d’exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l’existence du droit d’accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l’objet d’un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits (…). / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c’est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l’entretien individuel visé à l’article 5.FR 29.6.2013 Journal officiel de l’Union européenne L. 180/37. / 3. La commission rédige, au moyen d’actes d’exécution, une brochure commune ainsi qu’une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l’application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. La brochure commune est réalisée de telle manière que les Etats membres puissent y ajouter des informations spécifiques aux Etats membres. Ces actes d’exécution sont adoptés en conformité avec la procédure d’examen visée à l’article 44, paragraphe 2, du présent règlement. ».

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C... a reçu le 25 août 2025 les brochures d'informations sur le règlement (UE) n°604/2013 : « J'ai demandé l'asile dans l'Union Européenne - quel pays sera responsable de ma demande ? » et « Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ? » en version turque, langue déclarée comprise par l'intéressée. Il s’ensuit que le moyen tiré de la violation de l’article 4 précité ne peut qu’être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : « 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l’État membre responsable, l’État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l’article 4. (...) 3. L’entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu’une décision de transfert du demandeur vers l’État membre responsable soit prise conformément à l’article 26, paragraphe 1. / 4. L’entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d’assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l’entretien individuel. / 5. L’entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L’État membre qui mène l’entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l’entretien. Ce résumé peut prendre la forme d’un rapport ou d’un formulaire type. L’État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ».

9. S’il ne résulte ni des dispositions citées au point précédent ni d’aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l’entretien individuel la mention de l’identité de l’agent qui a mené l’entretien, il appartient à l’autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d’établir par tous moyens que l’entretien a bien, en application des dispositions précitées de l’article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été « mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ».

10. Mme C... fait valoir que le compte-rendu d’entretien ne comporte pas les informations suffisantes permettant de déterminer sans ambiguïté la personne ayant mené l’entretien. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu’elle a bénéficié d’un entretien, le 25 août 2025, dans les locaux de la préfecture de la Gironde, mené par une personne dont les initiales TDE sont indiquées sur le compte-rendu d’entretien. Ces initiales correspondent, ainsi qu’il résulte de l’attestation d’interprétariat et de la liste, produite à l’instance par le préfet de la Gironde, des agents habilités à conduire l’entretien prévu par les dispositions citées au point 8, à M. H... J..., apprenti GUDA. Ces initiales, la signature de l’agent et le tampon de la préfecture sont suffisants pour établir que l’entretien dont a bénéficié Mme C... a été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 5 du règlement (UE) n°604/2013 doit être écarté.

11. En quatrième lieu, aux termes de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 1. Par dérogation à l’article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d’examiner une demande de protection nationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. (…) ». Si la mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l’article 17 du règlement n° 604/2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l’article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles : « les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif », la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d’asile.

12. Mme C... fait valoir son état de grossesse et la présence en France, depuis 2022, de son compagnon, ressortissant turc. Toutefois, d’une part, elle ne produit aucun élément pour établir qu’elle serait en couple et que son compagnon aurait vocation à résider durablement sur le territoire français, alors qu’elle s’est déclarée célibataire au cours de l’entretien individuel du 25 août 2025. D’autre part, si elle établit son état de grossesse avec un terme prévu mi-avril 2025, elle a indiqué au cours de son entretien individuel, lors duquel elle a fait état de sa grossesse, qu’elle n’avait pas de problème de santé et aucun des documents médicaux produits ne mentionne une difficulté nécessitant la poursuite d’un suivi médical en France, alors que l’arrêté litigieux a été pris au cours du premier trimestre de sa grossesse, donc à un stade précoce. Le rapport de l’association Comité Helsinki bulgare sur les besoins spécifiques d’accueil des groupes vulnérables en Bulgarie, daté de mars 2025 et produit par la requérante, n’est pas davantage de nature à établir l’existence d’un risque particulier pour la requérante en cas de transfert vers ce pays dès lors que ce rapport fait seulement état de ce que les femmes enceintes ne sont pas hébergées dans des structures séparées mais à des étages distincts au sein des centres d’accueil. Par suite, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation qu’aurait commise le préfet en ne faisant pas application des dispositions de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C... n’est pas fondée à demander l’annulation de l’arrêté du 30 octobre 2025 par lequel le préfet de la Gironde a décidé de son transfert aux autorités bulgares.


Sur les conclusions à fin d’injonction :

14. Les conclusions à fin d’annulation présentées par Mme C... ayant été rejetées, le présent jugement n’implique aucune mesure d’exécution. Il s’ensuit que les conclusions à fin d’injonction doivent être rejetées.


Sur les frais liés au litige :

15. Dès lors que l’Etat n’est pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées par Mme C... sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.




D E C I D E :



Article 1er : Mme C... est provisoirement admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme C... est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme G... C... et au préfet de la Gironde.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2025.


La magistrate désignée,

S. JAOUËN
La greffière,

Y. DELHAYE



La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,
La greffière,





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